Les fractions traumatiques

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Critique de "Revoir Paris", de Alice Winocour (sortie le 7 septembre 2022).

Les fractions traumatiques

Mia a survécu à un attentat dans un restaurant parisien. Elle reste à la fois hantée par ce dont elle se souvient et obsédée par l'idée de retrouver ce que son trauma psychique lui a fait oublier. Pour elle, se remémorer serait lui permettre un nouveau départ. Y arrivera-t-elle? Un film qui trouve un ton extrêmement juste pour évoquer les attentats de novembre 2015.

Avec Revoir Paris, Alice Winocour signe une oeuvre profonde, d'une justesse descriptive et narrative rarement vue pour aborder la thématique du psychotraumatisme. Un film où l'immersion dans l'intime d'une victime s'effectue progressivement, malgré l'effroi inévitable - et très bien reconstitué, la réalisatrice privilégiant la soudaineté et la brutalité de fragments sensoriels aux plans d'ensemble inéluctablement gore - des premières scènes. Mais ce qui magnifie ce mouvement introspectif est qu'il se conjugue admirablement avec un récit choral, chaque prise de parole par une victime ou connaissance de victime étant l'occasion d'un discours constamment précieux, pertinent, restituant la variété des douleurs, de ce qui "fait traumatisme". Un autre puzzle, fait de ces différents vécus, se superpose à celui, mnésique, du personnage principal. 

Virginie Efira campe une Mia bouleversante de retenue, qui en se rapprochant des autres victimes, en élargissant son champ de conscience de ce que l'événement qu'elle a en partie occulté recouvre, réussit à retourner vers la vie. Une idée reçue est que sortir du psychotraumatisme, comme du deuil, implique de s'en extraire. C'est déjà normer un processus par essence proche à chacun. Mia choisit au contraire d'y replonger, mais accompagnée, parfois aidée, d'autres survivants. Elle s'accroche à sa mémoire fractionnée comme à un fil d'Ariane, car elle sait que c'est son seul moyen de sortir de la singularité enfermante de son expérience, de se reconnecter à l'Autre, de passer de la survie à la vie.

Winocour restitue très bien ce parcours, sa retenue et la description des phénomènes psychiques à l'oeuvre n'étant jamais cliniques, ayant régulièrement recours à l'allégorie ou à la métaphore pour les véhiculer. Ainsi le film débute par un verre qui se brise et se conclut par le détail d'un tableau qui s'intègre à l'ensemble de la toile. Ou encore cette rame de métro que Mia regarde s'enfuir, "ses" morts à l'intérieur. La musique, entêtante, est au service de l'émotion sans nous l'asséner. Et le film, par petites touches, frôle de façon là encore fort juste des problématiques périphériques, qui se greffent à la tragique singularité de l'événement traumatique initial pour mieux le réassocier à l'universel. Revoir Paris distille ainsi constamment la merveilleuse idée que, malgré son horreur, l'attentat peut avoir pour conséquence que des personnes, qui habituellement se côtoient sans jamais chercher à se connaître, se rencontrent réellement. Comme un antidote à l'anéantissement.

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