"La réponse du gouvernement à la crise hospitalière n'a pas été bien comprise"

Cédric Lussiez, directeur général du groupe hospitalier Nord Essonne, pointe du doigt les difficultés inédites de recrutement de personnel paramédical. Tout en relevant que les réponses à moyen terme du gouvernement à la crise hospitalière n'ont pas forcément été bien comprises par les personnels mobilisés. 

What's up Doc. On note actuellement dans les hôpitaux des difficultés pour recruter à la fois des médecins, mais aussi, maintenant, des paramédicaux. Comment explique-t-on cela ?

Cédric Lussiez. Le fait que nous soyons rationnés par des difficultés budgétaires ou des problèmes de recrutement médical est quelque chose qui est su et relativement assumé. En revanche, en périphérie francilienne, nous sommes confrontés à une spectaculaire augmentation de la pénurie en personnel infirmier, avec des situations totalement inédites. J’exerce ce métier depuis 25 ans, il y a toujours eu des phases variables. Par exemple, lors de la mise en œuvre de la RTT, nous avions fait venir des infirmières espagnoles. Mais là, on se rend compte qu’il n’y a plus de perspectives d’amélioration, car les quotas de promotion en Ifsi (Institut de Formation en Soins Infirmiers, NDLR) ne sont pas augmentés et la réforme Parcoursup devrait encore compliquer la situation. Nous sommes donc confrontés à une difficulté inédite : nous avons massivement des départs de personnel infirmier. Ceux qui restent souhaitent des situations vacataires, non pérennes, et pas cohérentes avec les équipes paramédicales que l’on veut former. Nous accumulons de manière itérative des fermetures de lits, de bloc, etc. Et nous ne percevons aucune amélioration. 

Nous avons massivement des départs de personnel infirmier

WUD. Comment expliquez-vous cette hémorragie des paramédicaux ? 

C. L. Il y a trois raisons qui expliquent ces départs. Les raisons salariales, bien sûr, qui sont plus aigues lorsque le logement est cher. Il y a aussi des raisons de qualité du travail exercé avec des phénomènes de cercle vicieux : des équipes considèrent que la qualité n’est plus au rendez-vous. Il y a une forme de démission par déception. Troisième raison : un changement de perception d’un grand nombre de personnels sur la nature de leur choix, dans un environnement où ils peuvent choisir leur poste. Les gens choisissent les organisations de travail qu’ils souhaitent : 7h30 - 17h30 par exemple, et les spécialités qu’ils souhaitent. Évidemment, la médecine polyvalente et la médecine gériatrique sont extrêmement difficiles à pourvoir. Nous avons enregistré des pénuries, aussi, dans les services d’urgence et de pédiatrie, qui étaient des services très demandés en sortie d’école, auparavant. Nous avons des services de réanimation et pédiatrie à Paris qui sont massivement fermés avec des transferts de patients, nous avons aussi des difficultés en néonatalogie, en service d’urgence... L’hôpital voisin du mien, le CH sud-francilien, a dû faire des dizaines de délestage cet été, non pas par manque de médecins urgentistes, mais par manque de paramédicaux ! C’est très inquiétant, car nous avons actuellement 70 postes infirmiers vacants, nous en avions en septembre 55, donc 15 de plus en trois mois. Nous sommes montés de 6 à 8% de postes d’infirmiers vacants en quelques mois. Il y a clairement un risque de délitement de l’offre de soins si nous n’arrivons pas à trouver une solution. 

La médecine polyvalente et la médecine gériatrique sont extrêmement difficiles à pourvoir

WUD. Où partent tous ces infirmiers ? 

C. L. Il y a trois types de départs que j’ai repérés. Il y a des départs géographiques. Mes collègues de Bretagne ou du littoral atlantique ne comprennent pas ma situation. Deuxièmement, il y a une fuite vers le libéral, d’ailleurs beaucoup plus vers l’activité libérale que vers les cliniques, ou les centres anti-cancéreux. En revanche, pour ce qui est des spécialités, les services de médecine physique et de réadaptation (MPR) sont sans difficulté car objectivement la charge de travail infirmière est bien moindre que dans un service gériatrique. Nous n’avons pas non plus de difficultés en chirurgie : l’attrait du travail compense la charge de travail qui est pourtant élevé. 

WUD. Le gouvernement a pris le problème à bras-le-corps et présenté un plan d'urgence pour l’hôpital, qui a été mal reçu par les différents collectifs qui se sont mobilisés le 14 novembre dernier. Qu’en pensez-vous ? 

C. L. Ce sont des réponses de moyen terme plutôt intelligentes, que ce soit le numérus clausus, la relance de l’investissement hospitalier, sans compter les mesures qui visent à limiter l’afflux des patients aux urgences. Mais les personnels qui se sont mobilisés demandaient des réponses de court terme, immédiates : plus de lits, plus de personnels, et plus de reconnaissance salariale. Mais il y a des réponses qui ont été apportés dans le plan, comme le fait d’en finir avec un certain dogme capacitaire, qui a entrainé de vraies catastrophes, avec la fermeture de lits d’aval aux urgences. Ce sont des décisions qui sont peut-être passées inaperçues aux yeux des personnels. De toute manière, à supposer que l’on ait l’argent et la volonté de recruter, il faut encore trouver des candidats. Donc je pense que la contestation devrait durer car la réponse du gouvernement n’a pas été nécessairement comprise. Sur le terrain, nous pouvons prendre aussi des mesures opérationnelles. Exemple, sur le terrain, nous avons du mal à recruter des infirmières mais nous pouvons encore recruter des aides-soignantes. C’est ce que nous venons de faire pour les unités de court séjour gériatrique et de médecine polyvalente. C’est très apprécié par les équipes, nous ne devons pas tout attendre du niveau national. 

À supposer que l’on ait l’argent et la volonté de recruter, il faut encore trouver des candidats

WUD. Si je vous comprends bien, il manque des mesures de formation des infirmières ?

C. L. Il y a d’abord un premier problème : à nombre d’infirmiers donnés, il faut que nous réussissions les transferts de compétence des médecins vers les pratiques avancées. Nous devons donner un plus grand rôle aux infirmiers dans les services d’urgence. Et, avant même de recruter de nouveaux infirmiers, il faut déjà faire en sorte de garder ceux que l’on a déjà. Il faut améliorer les conditions de travail et de rémunération, pour fidéliser ces infirmiers. Troisième sujet : les nouveaux entrants. Nous savons parfaitement qu’il n’y a pas de chômage dans la profession infirmière. Mais il faut que les candidats aient le niveau suffisant pour répondre à nos enjeux. Aussi, entre le nombre de gens qui arrivent en première année et ceux qui sont diplômés, il y a de la déperdition : dans mon Ifsi, il y a la moitié de la promotion qui a renouvelé sa troisième année. Ce qui est important, c’est le nombre de diplômés, et pas le nombre d’entrants. 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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