© DR
Trop de lacunes chez les médecins sur les questions de budget, de prévoyance, d’épargne ou de retraite. C’est le constat du Dr Guilluame Pogu, installé depuis une dizaine d’années à Bouaye, près de Nantes (Loire-Atlantique). Ce généraliste de 40 ans a lancé à l’automne dernier son site internet lessoignantsinvestisseurs.fr, qui propose aux professionnels de santé, à travers des articles, newsletters et webinaires, des bases de finance personnelle et des clés pour éviter certains pièges qu’ils peuvent rencontrer au cours de leur carrière.
What’s up Doc : Votre première rencontre avec la finance est liée à une mauvaise expérience… Racontez-nous ?
Guillaume Pogu : Il y a quelques années, des personnes se présentant comme conseillers en gestions de patrimoine (CGP) se sont présentées à mon cabinet pour me proposer un bilan retraite gratuit. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que j’étais surtout entré dans une sorte de tunnel commercial, avec des produits très chargés en frais et beaucoup de pression autour de la retraite. J’ai compris aussi que ces personnes n’étaient pas de vrais conseillers en patrimoine mais des intermédiaires en assurance, un cas fréquent puisque le titre n’est pas réellement réglementé. Cela m’a poussé à m’intéresser sérieusement à la finance personnelle. J’ai commencé à lire, à me former et à échanger avec de véritables conseillers en gestion de patrimoine. Et surtout, j’ai réalisé qu’en tant que médecin, on est souvent très peu armés sur ces sujets-là.
« Quand on commence à bien gagner sa vie, on peut vite tomber dans certains pièges »
Pourquoi les médecins devraient-ils être particulièrement concernés par ces sujets ?
GP. : Parce qu’à part quelques items sur la comptabilité et l’installation, on n’a quasiment aucune éducation financière pendant nos études. On apprend la médecine, ce qui est normal, mais pas à gérer des revenus, préparer sa retraite, choisir une prévoyance ou comprendre un produit financier. Or, quand on commence à gagner correctement sa vie, on peut vite tomber dans certains pièges : augmenter immédiatement son train de vie, ne rien mettre de côté, signer des contrats qu’on ne comprend pas vraiment, ou devenir trop vite propriétaire. Et puis il y a aussi un manque de temps : beaucoup de collègues savent que ces sujets sont importants, mais repoussent toujours le moment de s’y intéresser.
Quand on regarde d’autres pays, notamment les pays nordiques ou les États-Unis, les gens ont souvent beaucoup plus de bases en finance personnelle et en investissement. De même, en discutant avec d’autres professions, notamment des ingénieurs, on se rend compte qu’en médecine, on part souvent de très loin sur ces sujets-là.
C’est ce constat qui vous a donné envie de créer du contenu pour vos pairs ?
GP. : Oui. À force d’en discuter avec mes collègues, je me suis dit qu’il fallait créer quelque chose de simple et accessible. L’idée, ce n’était pas de devenir conseiller financier : mon métier reste médecin et ça le restera. Le but, c’est surtout de donner des bases de compréhension à des soignants qui n’ont ni le temps ni forcément l’envie de devenir experts du sujet. Je pense aussi qu’il y a une forme de confiance entre pairs : les médecins savent que je ne suis pas là pour leur vendre un produit.
Concrètement, qu’est-ce qu’on trouve sur « Les Soignants Investisseurs » ?
GP. : L’offre repose principalement sur une newsletter autour des grandes bases de la finance personnelle et de l’investissement. Quand on s’inscrit, on reçoit aussi un PDF avec une quinzaine de conseils très simples : organiser son budget et son patrimoine, comprendre les bases de la prévoyance, éviter certains pièges fréquents, réfléchir à long terme…
J’organise aussi des webinaires avec différents intervenants : conseillers en gestion patrimoniale, mais aussi spécialistes de la finance verte et de la psychologie financière. Je vais également proposer du contenu autour des questions d’argent dans le couple et du rapport des femmes à l’argent, des sujets importants à l’heure où la profession se féminise beaucoup. Enfin, je travaille également sur un podcast pour les soignants qui n’ont pas forcément le temps de lire.
Pour le moment, tout est gratuit. Il est possible que certains contenus deviennent payants par la suite, notamment si je commence à développer des formats plus poussés, comme des masterclass, car cela demande beaucoup de temps. Mais le projet n’a pas été créé pour être monétisé. Il a principalement un objectif pédagogique : donner des clés de compréhensions aux soignants pour qu’ils puissent poser les bonnes questions et identifier des interlocuteurs fiables. Le sujet me passionne et je trouve dommage de voir autant de collègues complètement démunis sur ces questions-là.
« On peut légitimement s’inquiéter de la capacité de l’État à nous assurer une retraite convenable »
Vous utilisez souvent des parallèles avec la médecine pour parler finance…
GP. : Oui. J’ai remarqué qu’il y avait énormément d’analogies possibles, qui permettent de rendre ces sujets plus parlants pour les soignants. Par exemple, en gestion de patrimoine, il faut avoir une vision globale de son client, comme en médecine générale avec un patient. Ensuite, lorsqu’il y a besoin d’une expertise particulière, on oriente souvent vers un spécialiste.
Il y a aussi une logique bénéfice-risque qu’on connaît très bien en médecine. Plus un traitement est puissant, plus il peut avoir d’effets secondaires. En investissement, c’est pareil : plus un placement peut rapporter, plus il comporte des risques.
Enfin, dans les contrats d’assurance vie, je compare souvent les frais à de l’hypertension artérielle : ça ne se voit pas, ça ne fait pas mal tout de suite, mais au bout de plusieurs années, ça peut faire énormément de dégâts.
« Les Soignants Investisseurs », comme le nom l’indique, ne s’adressent pas uniquement aux médecins… Ni seulement aux libéraux, d’ailleurs ?
GP. : Non, même si aujourd’hui ce sont surtout des médecins et des internes qui me suivent, puisque je suis moi-même généraliste et que mon réseau est surtout médical. Le projet est ouvert à tous les professionnels de santé : infirmiers, kinés, ostéopathes… Beaucoup peuvent se reconnaître dans ces problématiques.
Et les hospitaliers peuvent effectivement se sentir concernés. On a parfois l’impression que les salariés sont plus protégés sur les questions de retraite, mais je pense que personne n’échappe au problème. Dans tous les cas, il y aura une baisse importante des revenus à la retraite. De plus, lorsqu’on regarde l’état actuel du système de santé, de l’hôpital ou d’autres services publics, on peut légitimement s’inquiéter de la capacité de l’État à nous assurer une retraite convenable. Soit on se perd dans cette illusion, soit on met les choses en place pour assurer ses arrières.
« Beaucoup de médecins ne savent pas à qui ils ont affaire. N’importe qui peut se présenter comme conseiller en gestion de patrimoine »
Quelles sont les erreurs que vous voyez le plus souvent chez les jeunes médecins ?
GP. : Il y en a plusieurs. La première, c’est le piège qui consiste à augmenter immédiatement son niveau de vie dès qu’on commence à gagner plus d’argent. Moi-même, j’aurais aimé qu’on m’explique qu’il faut mettre en place des habitudes saines dès le départ : établir un budget, mettre de côté régulièrement…
Il y a aussi le fait aussi de laisser tout son argent sur des livrets par peur du risque, alors qu’on a encore trente ans de carrière devant soi.
Je vois également beaucoup de jeunes médecins se ruer vers l’achat de leur résidence principale, alors même qu’ils sont dans des situations où ils vont probablement être amenés à bouger quelques années plus tard. Et puis, il y a la question de la prévoyance : beaucoup de contrats sont signés très tôt, parfois sans réelle compréhension de ce qu’ils couvrent.
https://www.whatsupdoc-lemag.fr/sites/default/files/2023-09/wud62-gd-formatmobile-v4.pdf
Enfin, vous souhaitez alerter sur certains conseillers en gestion de patrimoine…
GP. : Je suis surtout critique vis-à-vis du manque de transparence qu’il peut y avoir dans ce milieu. Aujourd’hui, beaucoup de médecins ne savent pas vraiment à qui ils ont affaire. Quand une personne se présente comme conseiller en gestion de patrimoine, on imagine spontanément quelqu’un de formé et indépendant. Ce n’est pas toujours le cas : j’en ai fait moi-même les frais.
Il y a un problème de lisibilité et de régulation du métier. N’importe qui peut se présenter comme CGP, car le titre n’est pas réellement protégé et les niveaux de formation peuvent être très variables. Certains professionnels sont très compétents, mais d’autres sont surtout des vendeurs de produits financiers. C’est aussi pour ça que des outils comme l’ORIAS (Organisme pour le registre des intermédiaires en assurance) sont importants : ils permettent déjà de vérifier le statut et les habilitations d’un professionnel. Mais j’aimerais aller plus loin, avec une forme de charte ou de système de validation permettant d’identifier des conseillers qui acceptent un certain niveau de transparence et d’exigence dans leur manière de travailler.
Dorénavant retrouvez tous les mois sur What’s up Doc un article conseil du Dr Guillaume Pogu, créateur de la Newsletter « Les soignants investisseurs »
A voir aussi
« Plus de 10 ans d’études à la poubelle » : L’appel de détresse de cet interne privé de thèse