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Thomas Lilti se confie avant la sortie de Première année

"Première année" sort dans les salles ce mercredi 12 septembre. What's up Doc revient avec Thomas Lilti sur son oeuvre cinématographique.

What's Up Doc. Voilà trois films que tu titilles nos petites névroses, nos grandes appréhensions, nos traumas de médecins. Es-tu sado (envers nous) ou maso?

Thomas Lilti. Ni l'un ni l'autre ! J'ai une affection absolue pour le monde médical. Ceux qui soignent et ceux qu'ils soignent. J'ai aimé les études. J'ai aimé la pratique. C'est dur et c'est violent, mais ça fait partie de ce que je suis. Raconter tout cela me semble indispensable à mon équilibre.

WUD. Chacun de tes films provoque chez les professionnels que nous sommes une remise en question. On ressent chez toi une profonde capacité de réflexion autour des aspects de notre métier. Etait-elle déjà présente avant que tu te lances dans le cinéma, et Hippocrate en particulier ?

TL. J'ai fait mes études avec un pas de côté. Je crois que déjà à l'époque je filmais ce que je vivais sans le savoir. Une sorte d'insider...

WUD. Un peu comme Benjamin...

TL. Exactement. Benjamin est un double de fiction. On se ressemble, même s'il est plus intéressant que moi. (Sourire). Il a comme moi le goût pour quelque chose d'autre, il ne sait pas quoi exactement, mais il est clairement attiré par ce qui ne lui est pas familier, ce qui ne lui ressemble pas.

WUD. Tu dis qu'il est plus intéressant parce qu'il a eu l'audace de commettre un acte insensé et magnifique?

TL. Il est surtout beaucoup plus bienveillant que moi. Il a une bonté et une tendresse exceptionnelles.

WUD. Et Antoine? Qu'a-t-il de toi?

TL. Antoine est très différent de moi. Mais comme moi il est excessif. Obstiné. Egoïste, même. Pour ces raisons il m'est familier.

WUD. Certains diront que c'est à nouveau un film sur la médecine, mais pas du tout en fait...

TL. C’est un film sur les études, plus précisément le système de sélection qui attend les jeunes bacheliers. Il n’y est pas du tout question d’apprentissage ni de transmission du savoir. Les bacheliers ne sont pas du tout préparés à cela. C’est vrai en Paces comme dans d’autres filières.

WUD. C’est particulièrement vrai en Paces : la sélection ne se justifie même plus…

TL. Oui, la Paces a atteint le comble de l’absurdité. Dans la façon dont sont sélectionnés les futurs praticiens. Le film questionne cela.

WUD. C’est un grand coup de gueule ! Qui nous fait réaliser à quel point nous avons occulté.

TL. On a tous occulté. Mais qu’on soit reçu ou collé, on en sort traumatisé.

WUD. Il y avait de nombreux P1 à l’avant-première. Ils semblaient avoir accepté leur sort sans trop de difficulté. On réalise à quel point le déni, les pseudo-rationalisations, ont permis l’oubli…

TL. Ils sont formatés, mais ils n’ont pas le choix. Tout comme nous à notre époque. Cette Paces nous fait découvrir en quelques semaines ce qu’il y a de plus vil en chacun d’entre nous. On est contraints au déni.

WUD. Parmi les questions qui t’étaient adressées par ces étudiants, beaucoup pointaient l’attitude des parents, jugée avec beaucoup de sévérité. Alors que l’on peut considérer la réaction du père d’Antoine comme « extra-ordinaire ».

TL. Oui, le père d’Antoine est top ! J’avais envie de raconter combien c’est dur pour les parents. Comme ce sentiment d’impuissance peut être violent.

WUD. Le caractère non vraisemblable de la fin a également été commenté. Pas assez crédible car pas du tout dans l’esprit « compète »…

TL. Je défends la fin, évidemment. Benjamin ne se sacrifie pas, il donne ce dont il ne veut pas. C’est vrai que dans notre monde ce n’est pas très crédible. (Sourire). Mais l’avantage des personnages de fiction, c’est que leur caractère romanesque les rend moins triviaux que nous.

WUD. En tout cas cette fin est à la fois logique et surprenante. Ce qui est le gage d’un bon scénario. Justement, comment est née cette histoire ? Par quelles étapes est-elle passée ?

TL. J’ai avant tout voulu raconter une histoire d’amitié. J’ai commencé par construire Benjamin et Antoine. J’ai pris le temps de les connaître. De les aimer. Puis ensuite je les ai jetés en Paces. J’ai alors conçu le film comme un film de sport, façon Rocky. Les deux temps du concours sont les combats de boxe, et les révisions, les entraînements.

WUD. Avais-tu alors cette volonté de dénoncer un tel système ? Savais-tu que tu confronterais les personnages à une telle noirceur (on peut supposer qu’Antoine commet une TS) ou à une telle grandeur d’âme ?

TL. La volonté de dénoncer un système n’est jamais le point de départ de mes histoires. En revanche les personnages évoluent dans un univers qui les transforme, qui les fait souffrir, grandir. C’est ainsi que mes films deviennent politiques. Dans cette façon qu’ont les personnages d’interagir avec le système auquel ils sont confrontés. J’essaie toujours de rester à hauteur de personnage, en évitant de me mettre au dessus de la mêlée. Mes films sont politiques, et non militants.

 

Source: 

Guillaume de la Chapelle

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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