Au fait, comment travaillent les médecins libéraux ailleurs en Europe ?

La CSMF (Confédération des Syndicats Médicaux Français) et l’EANA (groupement européen des médecins libéraux) organisaient ce matin une conférence sur les enjeux de la médecine libérale et de la santé en Europe. L’occasion de regarder comment les autres pays européens fonctionnent pour s’en inspirer. Ou pas.
 

EANA. Cet acronyme ne vous dit rien ? Mais, si voyons… Fondé en 1974, ce groupement européen des médecins libéraux est la seule association européenne représentant les intérêts des généralistes et des spécialistes libéraux. Son président, le Dr Philippe Boutin, était invité ce matin par la CSMF (Confédération des Syndicats Médicaux Français) à débattre des enjeux de la médecine libérale et de la santé en Europe, en présence du Dr Jean-Paul Ortiz, président de la CSMF.
 
La vision d’ensemble de l’EANA permet de se rendre compte que l’on retrouve à l’échelon européen « des fils rouges et des thèmes communs à l’ensemble des pays », selon Dr Jean-Paul Ortiz. Qu’il s’agisse de la défense de l’indépendance professionnelle dans un environnement plus ou moins contraignant, de la maîtrise des coûts et des contraintes financières, ou, par exemple, de l’évolution des rémunérations et des modes de rémunération partagés par tous les pays européens.
 

S’inspirer les uns les autres

 
Sur ce dernier point, la base est le paiement à l’acte, mais il y a de grandes variations, notamment sur les modes de rémunération complémentaire développés au sein de chaque pays. Des pays qui s’inspirent les uns des autres, à l’image de la France qui s’est « inspirée du P4P (paiement à la performance, NDLR) mis en place dans certains pays pour créer la rémunération sur objectifs de santé publique (Rosp) en 2011 », selon le Dr Jean-Paul Ortiz.
 
Quant au concept de recertification des médecins, qui permet de tenir compte de la grande diversité des modes d’exercice médical, de la multiplicité des acteurs et d’une évolution accélérée des connaissances et compétences médicales, il fera l’objet en juin d’un meeting de l’EANA. Une occasion en or pour réfléchir à cette problématique, notamment quand on sait que « la recertification est dans les tuyaux en France », a confié le président de la CSMF.
 

La plupart des médecins sont regroupés en Allemagne

 
D’autres enjeux sont également étudiés par l’EANA, comme par exemple la problématique des assistants médicaux. Sur ce point précis, le Dr Jean-Paul Ortiz a évoqué le modèle allemand où les généralistes sont les médecins traitants de 3 000 patients en moyenne, contre environ 850 patients en France.
 
Autre différence de taille, « en Allemagne, la plupart des médecins sont regroupés. De plus, ils ont tous une personne qui travaille avec eux. La France s’est donc sans doute inspirée de l’Allemagne pour créer le métier d’assistant médical », estime le Dr Jean-Paul Ortiz.
 
Et d’ajouter que « la France n’a pas inventé l’eau tiède et le fil à couper le beurre ! Nos gouvernants regardent nos voisins européens, et c’est d’ailleurs en les regardant que l’on pourra se faire une idée de ce qui va se passer en France dans le futur. C’est aussi en discutant avec d’autres pays que l’on va trouver des solutions. »
 

Des honoraires plus libres en Belgique ?

 
Si l’on regarde par exemple du côté de la Belgique, on s’aperçoit que « les médecins ont obtenu il y a quelques années des espaces de liberté tarifaire limités en temps et en actes. Il n’y a pas de secteurs en Belgique. Quand les médecins sont conventionnés, ils peuvent appliquer des tarifs plus libres pour une certaine proportion d’actes, mais le supplément d’honoraires est plafonné », d’après le président de la CSMF.
 
Les réflexions de l’EANA portent également sur l’évolution des contours de métiers ou « la reconnaissance des diplômes qui impacte la démographie médicale, selon le Dr Philippe Boutin. Par exemple, le métier de masseur-kinésithérapeute n’existe pas en Allemagne, où il s’agit de balnéothérapeutes. Donc, quand ils viennent en France, on les classe dans quelle catégorie ? »
 

Plus de contraintes dans les pays du nord

 
Autre problématique suivie de près par l’EANA : la liberté d’installation des libéraux qui est plus ou moins encadrée en fonction des pays. « À titre d’exemple, en Espagne, il est possible d’avoir une activité salariée et une activité libérale connexe. En Autriche ou en Allemagne, la liberté d’installation est plus grande qu’ailleurs. Le gouvernement a d’ailleurs échoué sur la régulation à l’installation en Allemagne », selon le président de l’EANA.
 
Dans les pays nordiques, au contraire, « il y a beaucoup plus de contraintes car il y a des territoires à pourvoir, donc les médecins sont obligés de s’installer dans certaines régions. Il y a aussi beaucoup de télémédecine, beaucoup d’incitation à s’installer, voire de la coercition », a complété le Dr Philippe Boutin.
 
Si l’on regarde du côté de l’Espagne, on se rend compte que chaque région est autonome. Conséquence : des régions comme la Catalogne « n’ont pas de médecins salariés, mais uniquement des libéraux. »
 

L’Allemagne en avance sur la pluridisciplinarité

 
Sur le plan de l’interprofessionnalité, « la France est très retard par rapport à l’Allemagne », d’après le Dr Jean-Paul Ortiz. Nous sommes loin d’être le pays le plus avancé en matière de délégation de tâches. » Ce qui est un doux euphémisme.
 
Enfin, si l’on compare les pays européens sur le plan de la pluridisciplinarité, on se rend compte que c’est encore l’Allemagne qui a une longueur d’avance. Et, « globalement, on retrouve plus d’intégration de spécialistes et de généralistes dans des Maisons de Santé Pluridisciplinaire (MSP) en Europe qu’en France », selon le Dr Philippe Boutin.
 
De là à dire que la France est en retard par rapport à de nombreux pays européens sur de nombreux enjeux de santé, c’est un pas que nous ne franchirons pas…
 

l'EANA, ça sert à quoi ? 

Quelle est la mission exacte de l’EANA ? Promouvoir sur le plan européen les échanges de données sur les différents systèmes de santé ou systèmes sociaux, mais aussi les développements actuels en matière de politique sociale et de santé. Quand il ne s’agit pas, par exemple, d’imaginer de nouvelles formes de soins médicaux ambulatoires, telles que les soins intégrés et les différentes formes de coopération dans la pratique médicale.
 Pour faire simple, l’EANA a un double intérêt, selon le Dr Philippe Boutin. Premièrement, « faire un état des lieux des applications des directives européennes ». Deuxièmement : travailler à l’échelon européen sur des enjeux importants de santé : e-santé, évolution des contours de métiers, recertification des médecins…  Il arrive également que l’organisation apporte son appui à certains pays ou certaines organisations nationales pour gérer des conflits internes. À titre d’exemple, l’EANA a récemment soutenu l’Association Belge des Syndicats Médicaux (ABSyM) et les médecins belges dans leurs bras de fer avec le gouvernement pour les aider à obtenir une « juste rémunération ». En effet, la loi pour le budget 2017 prévoit de diminuer de deux tiers l’indexation des honoraires des médecins en ramenant l’augmentation de ces honoraires de 2,5 % à 0,83 %.
 

 

Portrait de Julien Moschetti

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