Ah bon, t'es sûr ?

Pour faire face à l’inégale répartition des médecins sur le territoire, certains pensent avoir trouvé la solution miracle : la télémédecine. Mais malheureusement pour les populations qui vivent dans les zones que l’on appelle pudiquement « sous-dotées », les choses ne sont pas si simples.

Elle trônerait sur la place du village, entre l’église où personne n’entre plus et le café fermé depuis 5 ans. Rutilante et accueillante, la cabine de télémédecine apporterait une bouffée d’oxygène aux habitants des déserts médicaux. Les patients y entreraient après avoir réservé leur créneau sur une plateforme en ligne.

Par la magie du numérique, ils seraient mis en relation avec le praticien le plus indiqué pour eux. Celui-ci prendrait leurs constantes grâce à une série d’appareils faciles à manipuler, leur poserait des questions au moyen d’un système de visioconférence haute définition, et transmettrait directement son ordonnance au pharmacien par messagerie sécurisée.

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Charmante perspective, n’est-ce pas ? Sauf que la réalité n’a pas grand-chose à voir avec cette rêverie bucolique. « C’est du pipeau », tranche même le Dr Yannick Schmitt, président du Regroupement autonome des généralistes jeunes installés et remplaçants (ReAGJIR). Selon lui, penser que les médecins trouveront le temps de faire des téléconsultations alors que leur salle d’attente est déjà pleine à craquer relève de la pensée magique.

Guillaume de Durat, consultant en e-santé qui a organisé à l’automne dernier les premières « Universités d’été des déserts médicaux et numériques », est un peu plus nuancé, mais son jugement est également sombre. « Déjà, il faut un certain nombre d’autorisations pour installer une telle cabine, et les ARS [Agences régionales de santé, NDLR] ne savent pas comment s’y prendre », prévient-il. « Et de toute façon, cela peut éventuellement servir pour des visites de suivi, pas pour des consultations plus lourdes. »

Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain

Attention toutefois avant de jeter le bébé de la télémédecine avec l’eau des cabines de téléconsultation : d’autres applications de la télémédecine peuvent s’avérer intéressantes. « La télé-expertise est un nouveau mode d’exercice qui peut nous permettre de dégager du temps médical pour nos patients », reconnaît Yannick Schmitt. « Si un infirmier, par exemple, est à côté du patient, et qu’il a à sa disposition du matériel connecté, il pourra directement le relier avec un médecin, généraliste ou spécialiste, ce qui est une aide considérable au diagnostic », estime de son côté Guillaume de Durat.

Alors, qu’est-ce qu’on attend ? « La première chose qu’il faut, c’est du réseau », avertit le consultant. « Je ne parle pas d’avoir la 5G partout. Déjà la 3G, ce serait bien. » Or d’après lui, la couverture est encore largement insuffisante. Il ne s’agit en effet pas uniquement de pouvoir se connecter depuis le cabinet du médecin ou depuis le domicile du patient. Un infirmier libéral devrait par exemple pouvoir envoyer des données n’importe quand durant sa tournée, ou une équipe du SMUR transmettre des informations depuis le bord de la route en cas d’accident. C’est loin d’être possible partout à l’heure actuelle.

Châteauroux (36) est dans la place

En plus des questions d’infrastructure, il est important de laisser à la télémédecine du temps pour se développer. Le centre hospitalier (CH) de Châteauroux-Le Blanc en sait quelque chose, lui qui est situé en Indre, quatrième département au classement des déserts médicaux, d’après le dernier Atlas du Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM). L’établissement mise sur la télémédecine depuis plusieurs années (rétinographies interprétées par l’ophtalmo du CH à partir de données envoyées par des professionnels du département, téléexpertise en dermatologie pour les détenus ?des centres de détentions du secteur…), même s’il s’agit de projets complexes.

« Il y a d’abord le point technique », explique Éliane Labaisse, chargée de mission « télémédecine » ?du CH. « Est-ce que tout le monde est prêt au niveau informatique, est-ce que tout le monde a les codes d’accès, le réseau nécessaire ? Vient ensuite la formation, qu’il s’agisse des médecins ou des paramédicaux. Et enfin, il faut écrire le projet médical qui met en lien les demandeurs et les experts. » Moralité : la télémédecine peut aider à résoudre certains problèmes, mais elle n’a rien d’une baguette magique.

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Pratiquer une écho à 1 250 kilomètres de son patient

Guy Benoît, radiologue libéral basé à Quiberon (Morbihan), a longtemps pris le bateau pour faire des échographies à Belle-Île-en-Mer. Grâce à un robot de télémédecine, il peut maintenant pratiquer ses examens depuis la Provence, où il a pris une retraite active.

What’s up Doc. Comment ce projet de télémédecine est-il né ?

Guy Benoît. J’ai longtemps eu un partenariat avec l’hôpital de Belle-Île, j’allais y faire des échographies toutes les semaines. Puis est arrivé l’âge de la retraite, j’ai souhaité exercer différemment et passer une partie de mon temps en Provence. Nous avons d’abord mis en place une solution de télé-imagerie, puis pour les échographies nous avons initié en 2016 la solution « Melody » d’une société française baptisée AdEchoTech. Tout se passe merveilleusement bien, à 1 250 kilomètres de distance.

WUD. Comment cela fonctionne-t-il ?

GB. Je suis en visioconférence avec le patient et un manipulateur qui se trouvent à Belle-Île. Il y a là-bas un bras robotisé sur lequel est placée la sonde. Je le pilote à distance à l’aide d’une sonde fictive, et je vois les images directement sur mon écran. C’est fabuleux.

WUD. Il y a bien au moins une petite ombre au tableau ?

GB. Peut-être le tarif. J’ai toujours travaillé en secteur 1, c’est une volonté personnelle. Or nous n’avons pour l’instant pas de surcotation pour la télémédecine, ce qui rend l’amortissement des investissements difficile. Malgré tout, je pense que c’est une solution très positive pour les zones désertifiées… l’idéal restant toutefois d’avoir un radiologue sur place !

Portrait de Adrien Renaud

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