Un carabin sur quatre n'exercera pas la médecine

Le Conseil national de l’ordre des médecins (Cnom) assure que près de 25 % des étudiants en médecine ne pratiquent pas l’art d’Hippocrate après leurs études. Un sur quatre ? Mais c’est énorme ! What’s up Doc a voulu en savoir plus sur ces médecins évaporés.

C’est un chiffre choc, de ceux que l’on n’exhibe pas sans avoir sérieusement vérifié ses sources. D’après le Cnom, entre 20 et 25 % des étudiants qui ont réussi le concours de première année n’exercent pas la médecine dix ans après. Alors que les déserts médicaux s’étendent, une telle déperdition a de quoi inquiéter. Les ordinaux tentent régulièrement d’alerter l’opinion sur le sujet, et ils l’ont encore fait en juin dernier lors de la présentation de leur Atlas 2016 de la démographie médicale.

« C’est un chiffre très préoccupant », indique le Dr Jean- Marcel Mourgues, président de la section « santé publique » du Cnom. Il estime que plusieurs facteurs peuvent contribuer à l’expliquer : abandons au cours du deuxième ou du troisième cycle, bifurcation vers l’industrie pharmaceutique ou le journalisme médical, captation par les ARS ou les assurances…

25% …ou 3 % ?

Un bref sondage interne à What’s up Doc a permis de confirmer le phénomène : tous les médecins de la rédaction ont un camarade de promo qui a tout lâché pour devenir musicien, travailler dans un labo ou partir à l’étranger. Mais ils sont également unanimes : 25 %, c’est beaucoup ! Nous avons donc sorti notre calculatrice (attention, les paragraphes qui suivent contiennent beaucoup de chiffres).

Le Cnom dit avoir comparé le numerus clausus pour une année n au nombre de nouveaux inscrits à l’Ordre pour l’année n + 10. En 2015, nous apprend le précieux Atlas de la démographie médicale, 7 714 médecins se sont inscrits à l’Ordre, dont 22 % de médecins à diplôme étranger. Ce qui laisse 6 017 médecins issus du système national, à comparer avec un numérus clausus de 6 200 pour l’année universitaire 2004-2005. Soit une déperdition de 3 % en dix ans.

On est loin des 25 % claironnés par l’Ordre ! Et si l’on s’intéresse aux années précédentes, la tendance est même inversée : les nouveaux inscrits à diplôme français en 2014 étaient légèrement plus nombreux que les P2 de 2003-2004 (3 % de plus). Même constat si l’on compare la promotion de carabins millésime 2003-2004 aux médecins ayant fait leur apparition sur les listes ordinales en 2013.

De drôles d’hypothèses

Pour retomber sur des chiffres similaires à ceux qu’annoncent les ordinaux, il faut en réalité comparer le numerus clausus pour une année n au nombre d’inscrits pour l’année n + 8. Les étudiants reçus en deuxième année de médecine pour l’année universitaire 2006-2007 sont effectivement 19 % plus nombreux que les diplômés français nouvellement inscrits à l’Ordre en 2014. Pour les deux années précédentes, la différence était de 23 et 24 %.

Sauf que huit ans après être entrés en P2, seuls les généralistes, dont l’internat est le plus court, ont terminé leur cursus. Et encore, l’Atlas de la démographie médicale précise que le délai moyen entre la fin des études et l’inscription à l’Ordre est d’un an ou un an et demi. Bref, la méthodologie du Cnom serait valable si tous les étudiants choisissaient la médecine gé, et s’inscrivaient à l’Ordre aussitôt leur diplôme empoché. Drôles d’hypothèses…

Gwénaëlle Le Breton, géographe de la santé qui réalise les atlas démographiques de l’Ordre, reconnaît que des études plus approfondies sont nécessaires pour mieux préciser le phénomène d’évaporation des médecins. La rédaction de What’s up Doc lui souhaite bien du courage.
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TROIS QUESTIONS AU PROFESSEUR ISABELLE RICHARD

La doyenne de la fac de médecine d’Angers réagit aux chiffres du CNOM. Pour elle, la logique des ordinaux est dépassée.

What’s up Doc.  Que pensez-vous des chiffres du Cnom sur le nombre d’étudiants ou d’internes qui n’exercent pas la médecine après leurs études ?

Pr Isabelle Richard. Ils me surprennent, et j’ai beaucoup de mal à penser qu’ils sont exacts. À Angers, nous avons par exemple cherché à savoir ce qu’étaient devenues nos promotions 2010 à 2014 d’internes en médecine générale. Et nous avons eu le plaisir de constater que très peu n’étaient pas inscrits à l’Ordre.

WUD. Au-delà des chiffres, le raisonnement de l’Ordre vous semble-t-il correct ? 

IR. Non. S’imaginer que tous les étudiants de deuxième année vont finir leurs études et s’installer en France, c’est vivre dans un monde immobile qui n’existe plus et qui n’est pas souhaitable. Parmi ces étudiants, il y en a qui vont changer d’avis : c’est normal de changer d’avis quand on a vingt ans. Nous travaillons d’ailleurs à Angers pour encourager aussi les passerelles permettant de sortir des études médicales. 

WUD. Justement, le fait que certains veuillent en sortir n’est-il pas le signe que les études médicales sont trop stressantes ?

IR. Peut-être que les études pourraient être moins stressantes. Mais c’est peut-être aussi une bonne idée que les étudiants sachent relativement tôt que la médecine est un métier stressant, et que ceux qui n’ont pas envie de cela puissent changer d’orientation. Il faut sortir d’une philosophie du tunnel où l’on se demande en permanence si tous ceux qui entrent dans le système en sortent bien, et si on a bien fermé toutes les fenêtres !

Portrait de Adrien Renaud

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