"Tous les soignants ont souffert de cette crise" témoigne Jérome Marty dans son livre

Le président du syndicat de médecins Union française pour une médecine libre (UFML-S), le Dr Jérome Marty, vient de sortir un livre* pour témoigner de tous les manquements de l'État lors de la première phase épidémique de Covid19, et émailler son analyse de témoignages de soignants. Pour WUD, nous l'avons interviewé. 

What's up Doc. Pourquoi ne pas avoir relaté votre expérience personnelle de médecin et avoir choisi la position du chroniqueur dans votre livre ?

Dr Jérome Marty. Je ne voulais pas relater ce que j’avais vécu en tant que médecin mais me positionner en tant que responsable syndical. De par ma position, je suis en relation avec le terrain ,et j’ai voulu raconter tout ce qu’avaient vécu les professionnels de santé sur le terrain. C’est pour cela que nous avons émaillé ce livre de témoignages de soignants qui viennent corroborer ce que j’ai pu constater. Ces témoignages sont des éléments de preuve. Parallèlement, chapitre après chapitre, j’ai raconté les différents éléments de la crise. J’y ai été confronté, à cette crise, en tant que personnalités de terrain. Il faut aussi dire que je suis dans une région qui dans la première phase a été très peu touchée par la covid 19. C’est pour cela que je disais sur les plateaux télévisés que ce virus n’aime pas les chocolatines (rires). 

WUD. Tout au long de ce bouquin vous faites part de votre colère concernant les tests, les masques, la discrimination entre médecins de ville et médecins hospitaliers… Qu’est-ce qui vous a rendu le plus en colère pendant cette crise ?

Dr J. M. J’étais très en colère lorsque de manière concomitante et dans la même soirée, j’ai été appelé par les familles de deux médecins qui venaient de mourir du covid. Ces deux familles m'ont tenu à peu près les mêmes propos, c’est-à-dire que les deux médecins décédés se sont retrouvés confrontés à une très grande demande de soins de patients atteints du covid, mais n’avaient aucun moyen de se protéger, et les pharmacies alentour étaient dans l’incapacité de leur fournir des équipements de protection individuelle. Ils ont consulté 50 fois par jour sans protection, ils ont développé des formes très symptomatiques du Covid, et ils en sont morts. Cela m’a foutu dans une rage énorme ! J’ai été plongé de manière directe dans ce que je pensais savoir, et je me suis dit : là non, ce n’est pas possible ! Je me suis dit que l’on ne pouvait pas continuer à envoyer les médecins sur le front, comme cela, et c’est à ce moment-ci que j’ai poussé mon coup de gueule chez Laurence Ferrari ! Je m’en suis pris à Jérome à Salomon ! Car là ça ne devenait plus possible.

Ces témoignages sont des éléments de preuve

WUD. Justement, il est question de drame, de décès dans votre livre. Avez-vous ou allez-vous intenter des actions en justice ?

Dr J. M. Nous défendons deux familles de médecins en justice, mais nous ne souhaitons pas attaquer des personnes, Véran, Salomon, ou Buzyn, parce que juridiquement parlant ce ne sera pas gagnant, et nous ne considérons pas qu’ils sont responsables intuiti personae : le manque de masques, par exemple, est aussi la résultante des actions du gouvernement précédent, donc nous attaquons l’État pour son manquement de protection des soignants, l'État se doit de nous protéger, et il ne l’a pas fait. 
Quand nous étions en crise, nous avons très expressément dit que nous n’étions pas dans le temps juridique, il devait venir après. Nous comptions lancer les hostilités maintenant, mais nous nous rendons compte que l’épidémie reprend, il faut maintenant prioriser les choix et nous réglerons les affaires juridiques après.
 

WUD. Dans votre livre, vous laissez la parole aux soignants, pourquoi ?

Dr J. M. Quels que soit leurs statuts, leurs conditions, tous les soignants ont souffert de cette crise. Les aides-soignantes, les pharmaciens, les infirmiers, les dentistes, etc. tous ont pris cette maladie en pleine gueule, et tous ont été en défaut de protection. Il fallait impérativement qu’on le relate, car dans un livre de médecin on aurait pu penser qu’on allait parler uniquement de médecins, ce n'est pas le cas. Il me tenait à cœur de parler de tous les soignants et de leur laisser la parole. En relisant le livre, je me surprends à lire certains témoignages qui sont glaçants. On ne se rend plus compte de l’énormité de ce que l’on a vécu, il me semblait important d’avoir des récits de vie qui attestaient de cela. Tous les témoignages m’ont touché, tous ceux qui ont témoigné l'ont fait de manière extrêmement humaine, ils ont rendu des services à l’Humain. Lorsque j’entends le ministre par exemple dire que les cabinets des médecins libéraux était fermés lors de la troisième phase, je trouve cela inadmissible, car il y avait plus de 90 % des cabinets qui étaient ouverts. On ne peut pas nous dire que l’on n'était pas là présent !

Nous réglerons les affaires juridiques après la crise

WUD. Comment avez-vous vécu cette discrimination entre médecins de ville et médecins hospitaliers concernant par exemple l’octroi de masques FFP2 ?

Dr J. M. Il n’y a pas vraiment de discrimination, puisqu’au départ, les médecins hospitaliers ont autant souffert que nous, et ils ont manqué de moyens. Ensuite, il est vrai qu’ils ont eu davantage de moyens, mais ils n’ont pas eu la totalité de ce qu’ils demandaient. Il ne faut pas oublier qu’ils ont eu, en guise de surblouse, des sacs poubelle. Ça continue encore aujourd’hui. En revanche, il est vrai que la notion de protection en ville et à l’hôpital n’était pas la même. Ça, je le relate également dans le livre. Quand nous devions hospitaliser un patient qui décompensait, nous n’avions qu'un simple masque chirurgical alors que les gens du Samu qui venaient le chercher avaient des tenues de scaphandriers ! Les gens ont mis en place une doctrine basée sur le manque, et non pas sur la science, et ils ont fait du scientisme. Ils ont inventé des éléments scientifiques pour venir justifier leur position. Comment se fait-il que des personnels du Samu étaient habillés comme des scaphandriers, alors que nous n’avions qu’un seul masque, et que nous traitions le même virus ? Moi, j'ai demandé des masques dès le 9 mars. Ça n’a été mis en place que le 9 mai.

Il me tenait à cœur de parler de tous les soignants et de leur laisser la parole

WUD. À propos de ce scientisme que vous dénoncez, pensez-vous que c’est plutôt de la mauvaise foi ou de l’ignorance de la part des pouvoirs publics ?

Dr J. M. Ça, l’enquête le montrera, mais je pense que la doctrine du gouvernement a été basée avant tout sur les manques en matériel de protection. Ils ont d’ailleurs avoué qu'ils ont été obligés de s’adapter au manque. Quand le Premier ministre fait son discours au moment du déconfinement, il dit expressément que ça lui a brisé le cœur, mais qu’il fallait bien qu’il attribue des masques en priorité aux hospitaliers. Sous-entendu : les médecins de ville pouvaient crever. La consigne, c’était de dire que les médecins de ville pouvaient se protéger avec des masques FFP2 si ces masques étaient disponibles. C’est horrible !

WUD. Pensez-vous qu'actuellement on ait tiré des leçons des manquements de cette première crise ?

Dr J. M. Il y a incontestablement un changement dans les discours, nous l’avons vu grâce aux différentes tribunes que l’on a pu publié avec les médecins avec qui je travaille. Nous avons vu que le gouvernement appliquait certaines des mesures que nous préconisions dans ces tribunes. Le gouvernement est beaucoup plus à l’écoute du terrain. C’est intéressant. Mais ce qui est plus inquiétant, c’est que l’on continue à nous dire que tant qu’il n’y a pas d’hospitalisation et de réanimation, il n’y a pas d’épidémie, on nie l'existence de la médecine de ville. On prend du retard dans cette lutte contre cette saloperie. Il faut être proactif : si on court après l’épidémie, on a déjà perdu. Autre phénomène inquiétant, actuellement : c’est l’ensemble du territoire qui est concerné. Lors de la première phase de l’épidémie, il y avait deux régions touchées principalement, l’Est et la région Île-de-France.

WUD. Avec le recul, selon vous, quelle est la mesure qu’il aurait fallu prendre lors de la première phase de l’épidémie pour arriver un meilleur résultat ?

Dr J. M. Il aurait fallu dire la vérité ! Se reposer sur des bases scientifiques et uniquement sur des bases scientifiques. Il aurait aussi fallu considérer les médecins de terrain et les soignants de terrain comme des gens de raison, et non pas faire du paternalisme, du jacobinisme, de la verticalisation. Si on nous avait dit dès janvier la vérité, puisque Jérome Salomon savait au moins depuis 2018 qu'il manquait des masques, on se serait démerdés ! Nous aurions saisi les collectivités locales qui ont eu un comportement exemplaire, nous aurions saisi les entreprises qui ont aussi eu un comportement remarquable, et on se serait débrouillés. À la place de cela, le gouvernement a voulu garder la main mise sur tout, et ça a été un échec. 

* Dr Jérome Marty. Le scandale des soignants contaminés. Flammarion. 

 

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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