© Handifemmes
What’s up Doc : Qu’est-ce qui vous a poussées à lancer ce projet ?
Philippine Brugeat : L’aventure est née d’un constat de terrain fait par ma mère, sage-femme libérale très engagée sur la santé des femmes. Elle est aussi formée en gynécologie et à l’accueil des publics en situation de handicap. Malgré cette volonté, elle s’est rendu compte qu’elle ne recevait pas de femmes en situation de handicap dans son cabinet de ville.
Nous avons commencé à réfléchir ensemble, car j’ai moi-même une vulnérabilité de santé et une sensibilité à ces enjeux. En parallèle, une amie en fauteuil roulant m’a expliqué qu’elle n’avait jamais eu de suivi gynécologique et qu’il lui était très difficile d’accéder à des soins touchant à l’intimité.
Nous avons alors voulu comprendre, d’une part, pourquoi les femmes en situation de handicap ne se tournaient pas vers les soins primaires ou de premier recours, alors qu’elles fréquentaient des structures médicalisées ou hospitalières pour le suivi de leur pathologie ou de leur handicap. D’autre part, nous voulions identifier les difficultés des professionnels de santé et les raisons des refus de soins ou des réorientations : matériel inadapté, manque de formation ou cabinets non accessibles.
L’association Handifemmes a donc mené une étude de terrain. Très rapidement, les portes des acteurs publics se sont ouvertes, notamment celles de l’ARS et du Comité interministériel du handicap, car cette étude n’avait jamais été réalisée. C’est ainsi qu’est née la volonté d’aller plus loin en ouvrant cette maison de santé.
Qu’est-il ressorti de votre étude ? Quelles difficultés sont rencontrées par les femmes en situation de handicap pour accéder aux soins ?
Philippine Brugeat : Je vais vous donner l’exemple d’Alexandra, une femme en situation de handicap vivant en Île-de-France. Elle vit à domicile, se déplace en fauteuil roulant et a eu un cancer du sein. Elle a donc traversé un parcours de soins complexe, sans lien direct avec son handicap.
La première difficulté est déjà de trouver un cabinet accessible. Ensuite vient toute la préparation de la consultation. Si elle n’est pas accompagnée par un aidant, elle se demande si le professionnel acceptera de l’aider à se déshabiller ou à effectuer un transfert du fauteuil à la table d’examen, puisqu’elle n’est pas totalement autonome.
Il faut aussi pouvoir l’orienter vers des examens adaptés. Pour une échographie ou une mammographie, tous les équipements ne sont pas accessibles. Certains mammographes imposent encore de rester debout ou ne descendent pas à la hauteur du fauteuil. Pour les échographies, Alexandra devait être examinée allongée, ce qui suppose également une table adaptée.
Tout cela crée une charge mentale supplémentaire. Il faut se mettre dans la peau d’une femme en situation de handicap qui rencontre déjà des difficultés particulières et pour qui chaque étape peut devenir extrêmement pénible. À force, certaines renoncent aux soins. Consulter devient pour elles quelque chose d’impensable.
Par ailleurs, certaines femmes ne souhaitent pas venir avec un accompagnant, parce qu’elles veulent préserver leur intimité. Elles se demandent alors si le professionnel ou une autre personne présente dans la structure pourra leur apporter quelques minutes d’aide pendant la consultation.
Qu’est-ce qui est le plus compliqué, pour un médecin, lorsqu’une personne en situation de handicap se présente dans un cabinet qui n’est pas matériellement adapté ?
Dr Claire Boukaert : Le problème est souvent matériel. Il faut déjà que le cabinet soit accessible. J’ai effectué des remplacements dans plusieurs cabinets et la plupart ne l’étaient pas pour les personnes en fauteuil roulant : accès uniquement par des escaliers, ascenseur inadapté, ou même locaux en rez-de-chaussée trop étroits pour permettre le passage.
Dans ces situations, l’examen se fait souvent directement dans le fauteuil, avec toutes les limites que cela implique. On ne peut pas tout examiner. Si une personne présente, par exemple, des escarres dans des zones intimes, au niveau des fesses ou des cuisses, je ne peux pas les examiner correctement. Je n’ai pas le matériel permettant de l’aider à se lever ou de la transférer sur une table d’examen dans de bonnes conditions.
Je le constate également dans l’association où je travaille, au sein d’un foyer médicalisé. Sur place, nous avons deux infirmiers, un médecin et des aides-soignants, ainsi que tout le matériel nécessaire. Mais dès qu’il faut organiser une consultation chez un spécialiste, cela devient très difficile.
Il nous est arrivé d’être refusés le jour même du rendez-vous alors que le centre nous avait assuré être accessible.
« À partir de la rentrée, nous organiserons des rencontres avec les professionnels de santé et les personnes concernées. Elles pourront venir sur place, découvrir le lieu et nous faire des retours pendant les travaux. »
Vous indiquez qu’Impuls a été conçu avec des femmes en situation de handicap. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Resteront-elles associées au projet après l’ouverture ?
Philippine Brugeat : Le projet repose d’abord sur tous les témoignages que nous avons recueillis. Nous connaissons les difficultés de ces femmes et nous disposons aussi d’une communauté sur Instagram (@handifemmes), qui nous permet d’échanger directement avec elles.
Pour choisir la table d’examen, par exemple, nous leur avons demandé si elles préféraient être légèrement assises ou totalement allongées. En parallèle, nous avons interrogé des professionnels de santé. Une sage-femme échographiste nous a indiqué les modèles de tables qui lui semblaient les plus adaptés. La force du projet consiste à croiser les besoins et le vécu des femmes avec l’expérience des soignants.
Les femmes concernées connaissent très bien leur pathologie et leurs besoins spécifiques. Souvent, lorsqu’elles arrivent en consultation, elles doivent elles-mêmes informer ou sensibiliser les professionnels de santé. Il est donc indispensable de penser le lieu avec elles.
Nous avons également créé un comité stratégique et nous sommes accompagnés par un designer inclusif qui forme des architectes aux questions d’accessibilité. Son regard est important à chaque étape. À partir de la rentrée, nous organiserons des rencontres avec les professionnels de santé et les personnes concernées. Elles pourront venir sur place, découvrir le lieu et nous faire des retours pendant les travaux.
Après l’ouverture, elles pourront bien sûr venir en consultation, mais pas seulement. Certaines pourront faire du bénévolat, animer une table ronde ou partager leur parcours auprès d’autres personnes. L’objectif est qu’elles soient intégrées comme des personnes à part entière. Chacune et chacun doit pouvoir trouver sa place, à égalité.
Vous décrivez également la maison de santé comme un « lieu d’hospitalité » grâce à l’ouverture d’un café. Pourquoi c’est important ?
Philippine Brugeat : Nous aurons un espace médicalisé comprenant cinq espaces de soins, mais l’entrée du lieu sera non médicalisée. Elle prendra la forme d’un café qui fera aussi office de salle d’attente.
Ce café permettra de créer un environnement moins intimidant et moins stigmatisant. Une consultation qui se déroule dans de bonnes conditions dépend pour moitié de tout ce qui s’est passé avant : la prise de rendez-vous, l’arrivée sur place, la qualité de l’accueil et le sentiment de confiance.
Il faut également veiller à la confidentialité. Une patiente ne doit pas entendre ce qui se dit dans la consultation voisine, sinon elle risque de penser que les personnes à l’extérieur entendront aussi ses propres confidences. Nous nous concentrons donc beaucoup sur toutes ces étapes en amont. C’est pour cela que nous avons pensé ce lieu comme un espace d’hospitalité.
Les consultations seront-elles plus longues que des consultations classiques ? Comment seront-elles financées ?
Dr Claire Boukaert : Les consultations seront, en effet, plus longues que la normale. Sur un créneau classique de quinze minutes, c’est compliqué, car la manipulation et l’examen prennent forcément plus de temps. Nous proposerons donc plutôt des rendez-vous d’une trentaine de minutes. Il existe des cotations prévues pour valoriser ce temps de consultation prolongé.
Philippine Brugeat : Le principe du lieu est aussi de ne pas rechercher une rentabilité financière. Il s’agit d’un projet associatif : nous devons simplement parvenir à l’équilibre afin de couvrir les charges et de faire vivre le lieu.
Nous demanderons aux professionnels une redevance moins élevée que dans d’autres structures. Lorsque les charges sont importantes, les professionnels sont poussés à multiplier les consultations pour les rentabiliser. Une redevance plus faible permettra ici de consacrer davantage de temps aux patients.
Nous serons aussi accompagnés par l’ARS dans la mise en place de l’exercice coordonné. C’est le rôle des pouvoirs publics. Une maison de santé pluriprofessionnelle n’est ni totalement publique ni totalement privée, et cette complémentarité est précisément ce qui nous a conduits à choisir ce modèle.
« Les professionnels devront exercer en secteur 1 ou en secteur 2 avec l’Optam. Nous ne voulons pas créer une difficulté d’accès supplémentaire sur le plan financier. »
Les professionnels exerceront-ils en secteur 1 afin de garantir un accès financier le plus large possible ?
Dr Claire Boukaert : Dans une maison de santé, nous avons certaines obligations. Les professionnels devront exercer en secteur 1 ou en secteur 2 avec l’Optam. La majorité des professionnels seront évidemment en secteur 1, même si certaines spécialités pourront relever du secteur 2 selon les situations.
Philippine Brugeat : Nous ne voulons pas créer une difficulté d’accès supplémentaire sur le plan financier. Cela dépendra aussi de l’engagement de chaque professionnel et du nombre de consultations proposées.
La maison de santé sera aussi accessible aux personnes valides. Mais nous réserverons des créneaux spécifiques pour les personnes en situation de handicap, car les besoins sont importants sur le territoire et ces créneaux risquent d’être rapidement complets. Il faudra donc organiser et réguler l’accès.
Le lieu sera ouvert sur de larges plages horaires, de 8 heures à 20 heures, avec parfois des soins non programmés. Nous ne pourrions pas faire fonctionner un lieu comportant autant d’espaces de soins uniquement avec des consultations liées au handicap. Environ 40 % de l’activité, soit un peu moins d’une consultation sur deux, nous paraît donc une estimation viable.
Où en êtes-vous du recrutement ? Cherchez-vous encore des médecins ou d’autres professionnels ?
Philippine Brugeat : Nous sommes encore en pleine phase de recrutement et de mobilisation des professionnels de santé. Jusqu’à présent, nous avons surtout fonctionné par bouche-à-oreille, même si nous avons aussi publié une annonce auprès de l’URPS et sur un groupe Facebook.
Nous cherchons des professionnels de toutes spécialités. Nous leur proposons d’exercer dans des conditions respectables et adaptées, dans un environnement de travail agréable.
À ce jour, quatre soignants se sont engagés. Nous avons encore besoin de recruter plus de la moitié de l’équipe prévue. Cette mobilisation doit se poursuivre jusqu’à l’ouverture et au-delà.
« Il ne s’agit pas uniquement de consultations destinées aux personnes en situation de handicap, mais d’un ensemble de consultations pour des personnes valides et non valides. »
En tant que médecin, qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre le projet ?
Dr Claire Boukaert : Je suis tombée par hasard sur l’annonce de Philippine, qui recherchait des professionnels. Ce projet ouvert et accessible à tous les types de handicap m’a immédiatement parlé. Dans mon travail, j’avais constaté les immenses difficultés que rencontrent les personnes en situation de handicap pour bénéficier, comme tout le monde, d’un suivi médical complet. Cela occasionne beaucoup de stress et demande énormément d’adaptations au quotidien. Je suis donc heureuse de m’être engagée dans ce projet avec Philippine et de voir comment il va se construire progressivement.
Philippine Brugeat : Le projet s’intègre dans le droit commun, et c’est aussi ce qui attire les professionnels de santé. Il ne s’agit pas uniquement de consultations destinées aux personnes en situation de handicap, mais d’un ensemble de consultations pour des personnes valides et non valides. Ce droit commun est recherché par beaucoup de professionnels sensibles à la question du handicap. C’est aussi ce qui permettra de créer un espace non stigmatisant, qui ne soit pas exclusivement associé au handicap, et de favoriser une véritable mixité sociale.
Vous avez également lancé une campagne de dons. Conditionne-t-elle l’ouverture du lieu et combien espérez-vous récolter ?
Philippine Brugeat : L’ouverture n’est heureusement pas conditionnée à la campagne de dons participative. Celle-ci ne représente qu’une petite partie du budget total nécessaire à un lieu de cette ampleur. Notre objectif affiché était de 50 000 euros. Nous l’atteindrons probablement grâce à des fondations et à des mécènes. Pour les dons véritablement citoyens et participatifs, nous pensons arriver à environ la moitié de cette somme.
Cette collecte permet surtout d’engager les citoyens et de créer un modèle hybride, fondé sur un consortium d’acteurs. Ce projet n’est pas seulement un sujet de santé publique : il nous concerne toutes et tous. Les personnes qui ont donné pourront aussi venir en consultation, participer au lieu ou s’y engager comme bénévoles.
À long terme, souhaitez-vous ouvrir d’autres lieux de ce type en France ?
Philippine Brugeat : Nous avons la volonté de construire un modèle duplicable. Mais nous voulons d’abord tester ce premier lieu, vérifier qu’il fonctionne et nous assurer qu’il est aussi adapté que possible. Il y aura sans doute des ajustements après l’ouverture, avec les professionnels de santé, car le projet ne pourra vivre qu’avec eux. Ce sont eux qui s’empareront du lieu et en feront leur espace de travail.
Nous souhaitons surtout inspirer d’autres modèles plutôt que créer partout des copies identiques d’Impuls. De grands acteurs de santé développent déjà des espaces et des projets immobiliers médicaux. L’enjeu est de parvenir à intégrer les questions d’accessibilité dans leurs structures. Plusieurs acteurs nous ont déjà contactés et nous échangeons avec deux villes françaises sur des projets plus importants qui pourraient reprendre notre modèle.
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