Ondes positives : Quand le docteur fait de la radio... Sans être radiologue !

Pour la jeunesse des années 90, il y avait deux « docs ». « Doc », Emmett Brown, le savant fou de Retour vers Le futur, et « Le Doc », compère de Difool dans la mythique émission de radio « Lovin’Fun » sur Fun Radio. What’s Up Doc a rencontré Christian Spitz, pédiatre et animateur radio. Son téléphone portable n'a cessé de sonner durant l'interview, confirmant sa réputation : celle d’un vrai docteur, disponible et à l’écoute de ses patients.

WUD Enfant, comment était « Le Doc » ? Plein de questions sans réponse ou, au contraire, dans une famille pédagogue et attentive ?
CS (Sourire) Difficile à dire, c’est très personnel… Joker ! Je vous dirais surtout que mon père était médecin de campagne, et que parmi mes frères et sœurs, nous sommes presque tous médecins ! Quant à mes questions… ce qui est sûr c'est qu'on n'y répondait pas sur les radios que j’écoutais, la BBC ou RTL !

Après vos études de médecine, comment êtes-vous devenu « Le Doc » ?
Par hasard. Je ne cherchais pas spécialement à travailler dans les médias. Un jour, le directeur de la radio était revenu des États-Unis avec ce concept d’émission, ça s’appelait « LoveLine ». C’était un bon copain, on se fréquentait beaucoup en dehors du boulot… et il m’a demandé si je connaissais un collègue qui aurait le profil. Je ne voyais pas franchement, alors il a fini par me dire « Mais toi, tu ne veux pas essayer ? » Et voilà… j'ai commencé !

Vous avez eu une phase d’apprentissage, où vous vous êtes jeté dans le bain ?
Dans le bain ! Aujourd’hui, ça ne se passerait certainement pas comme ça ! Maintenant des personnes conçoivent les émissions très en amont, réfléchissent, écrivent… Lovin’ Fun, ça s’est fait comme ça. Un peu à la bonne franquette. Mais j’ai quand même dû faire un gros travail personnel.

Pour apprendre la radio, et ses codes ?
Non, pour apporter des réponses cohérentes et valables, sur des sujets que je connaissais peu. Je me suis documenté. Je n’avais pas de difficulté avec l’adolescence, mais sur la sexualité, j’ai lu je ne sais combien d’ouvrages ! Notez que ça n’a rien à voir avec la « sexologie » de l’adulte, qui est bien plus complexe ; chez les adolescents, c’est essentiellement un problème d’information.

L'émission a démarré en 1992, et moins de 3 mois plus tard, elle faisait un carton ! Pourquoi une telle popularité, notamment par rapport à des émissions concurrentes ?
Simplement l’écoute. Didier Lapeyronnie, sociologue universitaire à Bordeaux, a mené une étude sur Lovin’ Fun dont les conclusions sont simples : les autres émissions « du moment » se basaient sur la « performance » de l’animateur, alors que Lovin’ Fun, c’était l’inverse. L’auditeur était au centre du débat. Il se retrouvait mis en valeur et il en découlait un respect de soi et le respect d’autrui. On n’essayait pas de penser à la place des adolescents, mais on apportait soit une réponse, soit une aide pour qu’ils se questionnent différemment. Il y avait de l’empathie et de la sincérité, une oreille attentive dans cette période difficile qu’est l’accès à l’autonomie.

Vous auriez été tenté par une émission similaire à la télévision ?
En fait… il y a quelque chose de très particulier avec la radio. La force propre de ce média, c’est qu’on est concentré sur ce que l’on dit. Pas d’artefact, pas de regard qui vous dérange. Là, on ne doit ouvrir que les oreilles, pour entendre ce qui veut être dit et surtout ce qui ne veut pas être dit. Ces non-dits permettent de creuser, d’ouvrir les portes derrière lesquelles se cachent les vraies questions. Une émission comme celle-là n’aurait sûrement pas pu se passer à la télé.

En 2014 l’émission recommence, et après quelques hésitations, vous êtes finalement sollicité. Qu’est-ce qui vous a poussé à recommencer ?
Une chose très simple : travaillant dans une maternité, il ne se passe pas une semaine
sans que je croise quelqu’un de cette génération qui me dise « on vous écoutait ». C’est étonnant, d’abord parce que la radio est l’archétype du « média jetable » : la plupart du temps les émissions passent sans laisser de traces. Ensuite, avec les années, j’ai compris que Lovin’ Fun avait vraiment marqué toute une génération… ce n’étaient pas que des jeunes « paumés » ou « mal dans leur peau », mais des adolescents tout-venant, qui écoutaient parce que ça apportait des réponses, très informelles, à leurs questions et préoccupations.

Un piège dans « Surprise sur prise », et surtout la parodie d'Antoine de Caunes et de José Garcia en « Toub et Refoul » ; comment gère-t-on la célébrité face à des patients ?
Les deux activités sont différentes et parfaitement séparées, alors ça se fait assez naturellement. Les gens qui viennent au cabinet n’arrivent pas avec les questions de l’émission, et inversement… Ce qui est amusant, c’est que la nouvelle génération d'enfants découvre justement mes activités en regardant cette séquence sur Canal +, et s'étonne : « Ah bon, il faisait ça ? ».

 …et le revers de cette notoriété, ce sont les attaques. Il y a même eu une prise d’otages de l’émission par l’extrême droite. Vous pourriez revenir sur cet épisode mal connu ?
Cette histoire, en fait, n'a été que ponctuelle. Les types voulaient piquer l’antenne pour parler d’un des leurs en prison… Mais j’ai été la cible de véritables attaques, de menaces de mort et c’est vraiment… désagréable, et dur. (Il sort une photo, cachée sous un tas de paperasse, qui montre un tag). Cadeau du GUD. Sur ma porte : « Spitz, Juden Raus ». À l’époque, la police n’a rien fait. Heureusement, aujourd’hui, ça ne passerait plus. Il ne faut pas céder, vous savez… parce que ce sont juste des pauvres types, c’est tout.

Lovin’ Fun recevait des appels variés, cocasses, stupides ou très sombres… Y a-t-il eu une question qui vous a fait réaliser que le « côté éducatif » de l’émission lui conférait également une mission de santé publique, voire de soin ?
La radio, ce n’est pas un cabinet… Mais je pense à une lettre de remerciements, envoyée par un avocat. Il avait défendu une jeune fille, victime de viols depuis plusieurs années : en écoutant l’émission elle avait réalisé qu’elle pouvait se défendre, porter plainte… ça lui a permis d’entamer des démarches, et le type a fini en prison.

Parmi toutes ces questions… quelle est celle qu’on ne vous a jamais posée et à laquelle vous auriez aimé répondre ?
Paradoxalement… je dirais que je n’ai pas envie de penser à la place des autres. C’est le défaut des journalistes ! Ils veulent toujours vous amener à une certaine réponse, et ce genre de choses, ce n’est pas pour moi.

On a tous éclaté de rire un jour en consultation… dans l’émission, vous restez d’un calme olympien face à l’auditrice avec une patate dans le vagin, ou à la meilleure méthode pour mesurer son pénis… Des trucs et astuces pour éviter les fous rires ?
En fait, ça ne m’est jamais arrivé à la radio, mais… une fois, à la télé. Huitième heure d’enregistrement, arrive en face de moi un type qui ne percute absolument rien, et qui me regarde avec des yeux de merlan frit. J’éclate de rire. Impossible de m’arrêter, j’étais gêné, mais mort de rire, et heureusement, en régie le producteur a noyé le poisson en disant dans le micro « c’est de ma faute, j’ai dit une bêtise »… Bref, les nerfs ça ne se commande pas !

Depuis la reprise de l’émission avez-vous perçu des différences entre les jeunes des années 90 et ceux de 2015 ?
Aucune ! La seule différence ce sont les réseaux sociaux, mais sur le fond ils ne changent rien. En revanche, je pense que la pornographie influe sur la perception de la sexualité. J’ai entendu « Je suis éjaculateur précoce, je ne tiens que 15 minutes », et des questions récurrentes sur le « sexe en groupe ». Là, c’est différent, et c'est peut-être lié à l’accessibilité de la pornographie… Sinon, les auditeurs sont les mêmes, c’est plutôt nous qui avons dû travailler pour retrouver le ton.

Vous êtes l’heureux papa de 6 enfants. Dans les années 90, nous étions nombreux à vous écouter en cachette : est-ce que vos enfants ont la permission d’écouter les conseils du Doc ?
Bien sûr, mais on n'en parle jamais, et je ne contrôle rien ! Ça les fait probablement rire… mais si un jour je leur demande s’ils écoutent… ils me diront non !

CURRICULUM VITAE
4 juillet 1950 • Naissance à Besançon (doubs) Scolarité au lycée Gérôme de Vesoul
1978 • Thèse - Études de médecine à Paris-XI, internat en pédiatrie.
1990 à 1998 • Anime avec Difool l’émission Lovin' Fun sur Fun Radio
1993-1997 • Organisation des campagnes nationales de prévention contre le sida mais aussi contre les MST et en matière de grossesse.
1994 • Participe au Comité de consultation national de la jeunesse à la demande du gouvernement Balladur
2001 à 2004 • animateur du Christian Psy Schow (RMC Info)
2007 • Talk-show « Enfants, ados, etc. » (Parenthèse Radio)
2013 • Retour de l’émission Lovin' Fun, 15 ans plus tard.
De son installation en 1982 à 2014 • toujours en exercice, en cabinet et actuellement à la maternité Sainte-Félicité, à Paris

OUVRAGES
1994Questions d’adolescents  Ed. Odile Jacob
1996T’as un problème Max,  JC Lattès, adapté en téléfilm sur TF1.

Portrait de Lisa Camus
article du WUD 19

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Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.