Madeleine Brès, Alexandre Yersin, Marie Curie… (Re)découvrez 7 héros et héroïnes de la médecine avec le Pr Gilles Pialoux

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Dans son nouvel ouvrage, l’infectiologue Gilles Pialoux revisite les parcours de médecins et scientifiques qui ont façonné l’histoire médicale. Des figures célèbres ou tombées dans l’oubli dont les trajectoires continuent d’éclairer la médecine d’aujourd’hui.  

 

Madeleine Brès, Alexandre Yersin, Marie Curie… (Re)découvrez 7 héros et héroïnes de la médecine avec le Pr Gilles Pialoux

© Pascal Ito

Chef de service de maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon AP-HP, et professeur à La Sorbonne université, le Pr Gilles Pialoux est connu pour son engagement de longue date dans la lutte contre le sida. Mais l’infectiologue est aussi un homme de plume : romancier, ancien journaliste scientifique pour Libération et contributeur de plusieurs médias. Il signe aujourd’hui son troisième ouvrage Admirations : Sept héros de la médecine, paru en octobre 2025 aux éditions Perrin. Rencontre. 

 

What’s up Doc : Vous avez sélectionné sept figures héroïques de la médecine, pourquoi celles-ci ? Qu’est-ce qui les relie ?

Gilles Pialoux : Déjà, j’avais envie de mettre en avant des figures inspirantes, à un moment où la défiance envers la science atteignait un niveau inédit, à la sortie du Covid. 
Le choix des personnages reste totalement subjectif. La seule règle que je m’étais fixée était qu’ils ne soient plus en vie, afin d’éviter les conflits d’intérêts ou la nécessité de solliciter directement les personnes concernées.
La première figure du livre, Madeleine Brès, s’est imposée presque naturellement. Pendant les cellules de crise Covid, une salle d’hôpital (quel hôpital ?) portait son nom. Je me suis rendu compte que beaucoup de personnes, dont moi, ne savaient pas vraiment qui elle était. Or, il s’agit quand même de la première femme médecin en France !
Il n’y a pas de fil conducteur au sens où aucun ordre particulier n’a été défini. Les portraits sont venus progressivement. C’est d’ailleurs un livre que l’on peut lire par fragments : on peut commencer par n’importe quel personnage, selon celui qui nous intéresse.

 

What’s up Doc : Vous débutez donc avec Madeleine Brès, la première femme française à obtenir le diplôme de docteur en médecine, en 1875. Un parcours inspirant… 

GP. : C’est typiquement le porte-drapeau du livre sur les différents combats. Fille d’un charron, mère très jeune, elle monte à Paris et entreprend de forcer les portes d’un monde universitaire et médical qui ne veut pas d’elle. À l’époque, les femmes viennent à peine d’obtenir le droit de passer le baccalauréat. Elle le prépare en candidate libre, puis revient à la faculté, pour finalement soutenir une thèse sur l’allaitement.
Elle se heurte à un machisme frontal : l’idée d’une femme médecin est inimaginable, cela est vu comme une menace à l’ordre social établi. Toute sa trajectoire illustre ce combat. Elle restera en grande partie cantonnée à des domaines considérés comme féminins, comme l’enfance, l’allaitement ou la puériculture, mais elle y mène un travail important sur l’hygiène infantile à un moment où la mortalité est très élevée.
C’est aussi un personnage romanesque : une vie sentimentale et familiale compliquée, une ascension sociale arrachée de force, et une fin de vie dans la pauvreté. Je ne comprends pas pourquoi il n’y a jamais eu de film sur son parcours. Madeleine Brès incarne à elle seule plusieurs lignes de force du livre : la conquête d’une place interdite, la violence patriarcale et le combat des femmes pour exister dans la médecine.

 

« L’idéologie nazie a mobilisé un imaginaire hygiéniste et infectieux, en assimilant les Juifs au germe, à la contamination. Pour l’infectiologue que je suis, cela résonne très fortement »

 

Vous enchaînez avec le bactériologiste franco-suisse Alexandre Yersin. Ce médecin-explorateur colonial est célèbre, entre autres, pour sa découverte du bacille de la peste… 

GP. : Oui, et c’est le seul de la liste qui a pratiqué ma spécialité ! On le résume souvent à un disciple de Pasteur – ce qui m’a intéressé puisque j’ai exercé dix ans à l’hôpital Pasteur. Mais, en réalité, c’est un esprit dissident, éclectique qui a passé une grande partie de sa vie en ex-Indochine. Il y a déployé une activité bien plus large que la seule microbiologie : exploration, arboriculture, découverte des maladies animales… 
Il est devenu au Vietnam une figure presque nationale. Là-bas, il n’est pas simplement perçu comme un savant français de l’époque coloniale, mais il a profondément compté dans l’histoire du pays. C’est d’ailleurs frappant : alors que de nombreux noms français ont disparu de l’espace public vietnamien, le sien est resté.
Ce qui me touche chez lui, c’est ce mélange rare entre le chercheur, le médecin de terrain, et l’explorateur : puisqu’il a découvert toute une partie du Vietnam à pied. C’est un Vietnamien de cœur, plus qu’une séquelle du colonialisme.

 

On continue notre voyage temporel dans l’Allemagne nazie, avec Zénon Drohocki, le médecin juif qui soignait dans les camps. 

GP. : C’est probablement l’un des personnages les moins connus du livre. Et c’est justement ce qui m’a intéressé. Quand on cherche son nom, on trouve très peu de choses.
Neurologue juif polonais, il est déporté à Auschwitz, dans l’univers concentrationnaire nazi. Il va utiliser l’électrothérapie, non pas à visée « mengelienne », mais précisément pour tenter de soulager certains détenus. Et surtout pour leur permettre, parfois, d’échapper aux chambres à gaz lorsqu’ils n’étaient plus jugés aptes au travail.
Ce personnage m’a demandé un énorme travail de recherche, parce que sa vie a été en grande partie enfouie. J’ai dû croiser des témoignages, passer par des traductions, chercher des traces en Pologne. Certaines zones demeurent d’ailleurs obscures.
Ce qui m’a profondément frappé, à travers lui, c’est aussi la manière dont l’idéologie nazie a mobilisé un imaginaire hygiéniste et infectieux, en assimilant les Juifs au germe, à la contamination. Pour l’infectiologue que je suis, cela résonne très fortement, d’autant que certaines rhétoriques violentes ont resurgi pendant la pandémie, et que j’en ai été la cible.

 

« Par le travestissement social, James Barry pu accéder simultanément à ses deux désirs : faire une carrière militaire et devenir une chirurgienne de renom »

 

Quatrième portrait, dans une autre temporalité, puisqu’on se situe au XIXe siècle. Celui de James Barry, qui a pu faire carrière à travers le travestissement.

GP. : James Barry est un cas fascinant. Sous ce nom, l’histoire a retenu un médecin irlandais ayant fait une importante carrière miliaire dans l’Empire britannique. Mais à sa mort, on découvre qu’il s’agissait biologiquement d’une femme, souvent identifiée comme Margaret Bulkley. Cette affaire a donné lieu à beaucoup d’interprétations et de récupérations : dans certains milieux queers et LGBT, certains l’érigent en icône transgenre. 
En analysant la chose, je pense que c’est surtout quelqu’un qui a, par le travestissement social, pu accéder simultanément à ses deux désirs : faire une carrière militaire et devenir une chirurgienne de très haut niveau, ce qu’elle n’aurait pas pu faire en tant que femme. Elle a simplement mis son apparence en accord avec ce projet. 
Au-delà de la question du genre, son parcours médical est fantastique : elle a laissé une empreinte réelle dans l’organisation des soins et de l’hygiène dans l’armée. Mais surtout, on lui attribue l’une des premières césariennes réussies sur le continent africain en 1826. Son nom a d’ailleurs été donné au nouveau-né en question. En faisant mes recherches, j’ai même découvert que beaucoup de personnes au Cap (Afrique du Sud) portent son nom, en référence à cette histoire.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/dr-eric-laurier-tout-na-pas-ete-dit-sur-la-mort-dhitler-ma-contre-enquete-medico-legale

On arrive à Marthe Gautier, cardiologue pédiatrique, découverte oubliée de la trisomie 21. C’est aussi la figure la plus contemporaine du livre, puisqu’elle s’est éteinte en 2022

GP. : Oui. Marthe Gautier est sans doute l’exemple le plus net de ce qu’on appelle l’effet Matilda, c’est-à-dire l’effacement ou la minimisation du rôle des femmes dans les découvertes scientifiques. Pédiatre de formation, elle a joué un rôle décisif dans la mise en évidence de l’anomalie chromosomique à l’origine de la trisomie 21. Mais pendant des décennies, l’histoire officielle a surtout retenu le nom de Jérôme Lejeune, avant de faire volte-face cinquante ans après. Pendant très longtemps, elle a été reléguée au rang de simple technicienne.
Elle aussi a un parcours particulier : elle vient du fin fond de la Seine-et-Marne, est montée faire carrière à Paris, puis est partie aux Etats-Unis apprendre la technique permettant de faire un caryotype. Et elle est plus que jamais d’actualité : une pièce de théâtre sur son histoire se joue actuellement à Paris, et elle fait partie des 72 femmes scientifiques qui vont avoir leur nom gravé sur la Tour Eiffel.  

 

« La figure d'Hippocrate est aussi une construction historique, entourée de récits et de légendes »

 

Ensuite, Marie Curie, la seule figure du livre qui ne soit pas médecin. Vous proposez une autre manière de la regarder… 

GP. : Pas médecin, mais elle a toute sa place dans un ouvrage sur les héros de la médecine, tant son travail a eu des conséquences médicales majeures. Il y a évidemment plein de choses à raconter sur elle, mais je ne voulais pas refaire une biographie de plus. Ce qui m’intéressait, c’était d’aller chercher une autre facette, notamment le côté médecin caché, son rapport à la maladie (elle est morte d’une pathologie liée à son irradiation). Son parcours est évidemment exceptionnel : deux prix Nobel, une œuvre scientifique immense, une place centrale dans l’histoire de la radioactivité. Mais elle a aussi subi des résistances et des exclusions, y compris institutionnelles. Qu’une femme de cette stature n’ait jamais été admise à l’Académie des sciences en dit long.
Chez elle, j’admire aussi le désintéressement : avec Pierre Curie, elle n’a déposé aucun brevet, parce qu’ils considéraient que la science devait être partagée. Il y a là une éthique de la recherche qui me paraît très forte.

 

Enfin, comme un symbole, le livre s’achève avec le portrait d’Hippocrate, le père de la médecine. On ne pouvait pas le laisser de côté… 

GP. : C’est un portrait plus court, mais nécessaire pour rappeler qu’il ne se résumait pas à un serment. Au contraire, je voulais montrer à quel point la figure d’Hippocrate est aussi une construction historique, entourée de récits, de légendes et de simplifications, notamment autour de l’île de Kos et l’arbre séculaire… Beaucoup de choses qu’on raconte sur lui relèvent davantage du mythe. Il y a aussi un détail qui m’a intéressé : l’Histoire n’a pas retenu le nom de sa femme, qui reste introuvable sur les moteurs de recherche… 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/faut-il-rendre-obligatoires-lhistoire-et-les-sciences-humaines-dans-les-etudes-de-medecine

Au final, beaucoup de femmes, beaucoup d’effet Matilda. Votre livre sert aussi à réhabiliter ces figures invisibilisées dans l’histoire de la médecine. 

GP. : Oui, en avançant dans le livre, je me suis rendu compte que ce fil conducteur s’imposait. Il y a davantage de femmes que d’hommes parmi les figures retenues, et même lorsqu’il s’agit de portraits masculins, la question des rapports de pouvoir, de la domination ou de l’effacement des femmes n’est jamais très loin.
Ce n’était peut-être pas le projet initial, mais il y a bien une dimension féministe dans ce livre. D’ailleurs, la question de la place des femmes en médecine est toujours d’actualité : dans le livre, je renvoie à cette enquête de la Sorbonne Université, qui montrait en 2022 que les femmes représentaient 66 % des effectifs médicaux, mais seulement 29 % des chefs de service.

Avec AFP

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