Lucifer Aubrac

Critique de "Mastemah", de Didier D. Daarwin (sortie le 29 juin 2022)

Louise, jeune assistante en psychiatrie, assiste au suicide de son jeune collègue alors qu'elle vient de réaliser une séance d'hypnose devant toute son équipe : dans le genre PTSD sévère et culpabilité du survivant, qui dit mieux ? Elle pense trouver un peu de paix dans un village reculé de l'Aubrac. Mauvaise pioche... Un film ambitieux, qui se veut tellement viscéral qu'il en oublie l'ossature indispensable pour faire corps et mouvement.

Avouons-le, Masmetah est un film raté. Pas totalement honteux, puisqu'il s'aventure avec un certain sens de l'image et du décor - naturel comme architectural, des plateaux de l'Aubrac aux vieilles bâtisses à la Edgar Allan Poe, de l'Hôpital Nord aux hôpitaux de province très vintage. Et cette façon de recycler des thèmes chers au fantastique et à l'horror movie, qui a pu donner des pépites comme L'Exorciste, n'était pas forcément vouée à l'échec, même si au final, on a plutôt l'impression d'assister à un pillage de tombes. Non, ce qui le rend peut-être encore plus mal foutu à nos yeux de médecin qu'à ceux de quiconque, c'est ce détournement aussi grossier, aussi peu appliqué, de toute une fantasmagorie psychiatrique. Au service de si peu, puisque seul un apport qualitatif de cette thématique pouvait sauver un peu l'ouvrage. Ce n'est pas avec ce film que les luttes contre les déserts médicaux et la désertion des salles de cinéma remporteront une bataille !

Camille Razat, plus à l'aise dans son rôle de french mannequin dans Emily in Paris que dans celui de cette jeune consoeur victime d'une avalanche de misogynie plus ou moins cryptée, se débat comme elle peut au milieu de cet agrégat de poncifs et d'invraisemblances, narré et filmé d'une façon dysharmonique au possible. Alors que Mastemah démarre avec une certaine pertinence sur les rails du PTSD, il vrille rapidement dès lors qu'il s'attelle à la description de la supposée "folie pure", condamnée à être coincée entre le marteau de la possession et l'enclume de la perversité. Perversité instillée dès que l'occasion se présente, que ce soit dans les rapports entre psy et patient, senior et junior, beaufs de la campagne et citadine en perdition - mais jamais sans ses sunglasses Chanel pour les grandes occasions, tel cet enterrement où il fait gris et où elle est la seule à arborer un accoutrement House of Gucci... 

Tout est ainsi bâclé, jusqu'à l'impossibilité de prononcer correctement le diagnostic d'héboïdophrénie, balancé au détour d'un entretien psy de haute voltige sans même que soit prise la peine de l'expliciter un tant soit peu - non, la psy est déjà passée à autre chose, tiraillée entre le trouble que lui procure son patient, sa lutte acharnée pour faire venir un technicien EDF dans sa bicoque en plein no man's land, et son propre trauma... Dès lors, englués dans des effets de style ampoulés et des dialogues d'une artificialité souvent comique, aucun de ces personnages ne vit vraiment, aucun ne donne envie de croire à ce qui se dessine sous nos yeux, jusqu'au final qui ne procure aucune sensation particulière - filmé comme un twist, il n'en possède ni l'imprévisibilité ni la rupture rythmique. En conclusion, l'on pourrait dire que, bien que disposant d'un très riche vocabulaire littéraire, cinématographique, psychiatrique et religieux, le réalisateur se retrouve empêché de mettre en forme le langage de son propre film. Et pour une oeuvre qui explore le langage du Diable, c'est fort dommage...

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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