L’hôpital monte et descend au fil des modes

Entretien avec Pierre-Louis Laget (deuxième partie)

Médecin de formation, Pierre-Louis Laget, est chercheur en histoire du patrimoine à Lille et spécialiste de l’architecture hospitalière. Avec lui, What’s up Doc a souhaité en savoir plus sur l’hôpital contemporain, qui débarque d’Amérique dans les années 30… et ne cessera de rapetisser depuis.


Dans l’épisode précédent, nous en étions restés au début du 20e siècle. Prévaut alors l’hôpital ultra-hygiéniste, constitué d’une multitude de pavillons très bas isolés les uns des autres, au détriment de toute fonctionnalité…

What’s up Doc. Comment la médecine pastorienne a-t-elle fini par sonner le glas de l’hôpital hygiéniste ?

Pierre-Louis Laget. Le véritable changement intervient lorsque les médecins pastoriens, longtemps minoritaires, réussissent à faire comprendre à leurs confrères que l'air n’a qu'une incidence marginale dans la transmission des maladies. Le principal facteur était tout simplement les mains et les habits du personnel. Quand on comprend cela dans les années 1900-1910, le modèle pavillonnaire devient complètement caduc. Mais il continue à être appliqué faute de modèle de rechange. C'est seulement autour des années 30, à la suite de voyages de médecins aux États-Unis, qu'on a vraiment changé de modèle pour arriver à l’hôpital bloc, vertical.

WUD. L’hôpital vertical a donc été importé des États-Unis ?

PL. C'est le moment où on commençait à regarder ce qui se faisait outre-Atlantique. Les États-Unis ont supplanté l'Allemagne et l'Angleterre comme référence culturelle, et ont imposé leurs conceptions dans tous les domaines à compter de l'après-guerre. Le western, le coca-cola... et l'hôpital-bloc. En l'espace de quelques années, on est passé à des bâtiments de douze étages, comme l'hôpital emblématique de Beaujon (1935) à Clichy. Son architecte a d'ailleurs volontairement conçu un hôpital plus haut que nécessaire pour en faire le symbole d'une nouvelle architecture. Une arme de propagande.

WUD. Outre sa hauteur, quelles sont les caractéristiques architecturales de l’hôpital bloc ?

Dans les hôpitaux blocs, les services d’hospitalisation étaient superposés dans un bâtiment principal desservi par des ascenseurs et des monte-charges, au lieu de se trouver répartis dans une multitude de pavillons bas. Mais du point de vue de l’organisation, rien n’avait changé. De même que dans l’hôpital pavillonnaire, chaque pavillon correspondait à un service, dans l’hôpital bloc c’était le plateau d’étage qui remplissait cette fonction. On a pu ironiser sur le fait que l’hôpital bloc français était un simple empilement de pavillons… Dans les deux cas un grand patron régnait en maître sur un espace bien circonscrit. Le féodalisme médical était ainsi préservé.

WUD. À partir des années 80 s'amorce une nouvelle tendance. Quelle est-elle ?

Les hôpitaux-blocs étaient indigents au plan architectural. La fonctionnalité était tellement mise en avant qu'on avait fini par renoncer à tout esthétisme. Les architectes sont montés au créneau et ont réussi à obtenir du pouvoir politique (Giscard d’Estaing en l’occurrence) la mise en place des concours d’architecture, à la fin des années 70. Avant, pour construire un hôpital, il fallait que l'agence ait déjà une expertise dans le domaine : tous les hôpitaux étaient donc construits par quelques architectes. L'ouverture des concours a permis de réaliser des bâtiments de formes plus variées et d’aspect moins austère, avec des locaux répartis autour de patios afin de bénéficier de l’éclairage naturel.

WUD. Comment en vient-on à l’idée d’hôpital horizontal, qui prévaut de nos jours ?

PL. Avec la création de l’assurance maladie en 1945, les indigents avaient été remplacés par des assurés sociaux, qui cotisaient et voulaient avoir leur mot à dire. On a vu d’abord l’assouplissement des règles de visites et le passage à des chambres de six puis quatre lits, enfin la disparition progressive des anciennes salles communes. C’est ce qu’on a appelé l’humanisation de l’hôpital, au sens de l’institution. Là-dessus s'est greffée une réflexion sur l’hôpital en tant qu’édifice : on a dit que les hôpitaux de type gratte-ciel étaient écrasants, hors de l’échelle humaine. Ce débat a eu une énorme influence sur les cadres administratifs, les politiques et les architectes. En quelques années, on a condamné l'hôpital de grande hauteur pour revenir à des bâtiments beaucoup plus bas, de trois-quatre étages maximum.

WUD. Vous semblez sceptique vis-à-vis de ce mouvement.

PL. Ce qui me gêne, ce sont les idées dogmatiques. C'est comme pour les hôpitaux ultra-hygiénistes : il a été prouvé, dès les années 1860, que la morbidité hospitalière n'était pas différente au premier étage et au rez-de-chaussée. On a pourtant continué pendant 40 ans à construire des hôpitaux très bas. À mon avis c'est la même chose pour l'hôpital vertical, puis horizontal : on a des idées préconçues, on ne vérifie rien. On ne fait pas d’enquête pour savoir si les malades se sentent mieux au rez-de-chaussée qu'au 12e étage. On opte pour un modèle péremptoire, qu'on généralise à tout le pays. C'est un effet de mode : les hôpitaux montent et descendent au cours de l'histoire… comme les jupes des femmes.

 

Pour revenir sur la naissance et l’âge de l’hôpital hygiéniste, rendez-vous ici. Pour plus de détails, vous pouvez aussi vous référer à l’ouvrage de Pierre-Louis Laget, L’Hôpital en France : histoire et architecture (2012).

Source: 

Propos recueillis par Yvan Pandelé

Portrait de La rédaction

Vous aimerez aussi

Le médecin, ce Winston Smith qui s’ignore ?
Il n’y a pas qu’en France que les blouses blanches voient rouge
Malgré quelques critiques à la marge

Le gros dossier

 

Le magazine What’s Up Doc est édité par l’agence Planète Med.