« Les chefs se battent pour ne pas prendre les patients des urgences »

Résultat : on retrouve des patients un peu partout

Aux urgences, selon la Drees, un patient sur cinq est orienté dans le mauvais service. Alors, les urgentistes gèrent-ils mal leur patients ? À les écouter, ce n’est pas vraiment le cas. 

 

« On passe plus de temps au téléphone à chercher où caser nos patients qu’à les traiter, c’est hallucinant ! » Cette réaction d'Elise*, jeune urgentiste ayant travaillé dans le public et le privé, résume peut-être encore mieux la situation aux urgences que les résultats publiés la semaine dernière par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Mais la réalité est la même: un passage sur cinq par les urgence se solde par l’orientation du patient dans un service ne correspondant pas à sa pathologie. Services surchargés, responsables peu désireux d’accueillir des patients qui ne répondent pas de leur spécialité… l’hôpital semble bel et bien englué dans une mélasse dont chacun tente de s’extraire comme il peut, au détriment des autres.

La Drees a étudié le parcours de 52 000 patients passés par 734 points d’accueil pendant 24 heures le 11 juin 2013. Un one shot qui lui a permis de dresser un bilan implacable : 14 % des patients sont réorientés dans le mauvais service. Des services qu’il faut, dans un cas sur cinq, appeler plusieurs fois. « Ces réorientations, c’est vraiment très chronophage », déplore Élise. « Les chefs de service se battent pour ne pas prendre les patients des urgences », constate-t-elle, amère.  « On utilise plus souvent son téléphone que son stéthoscope», ajoute en plaisantant Jérôme*, urgentiste lui aussi.

Il ne fait pas bon être vieux

Du côté des personnes âgées, le constat est le même, voire pire. C’est pour les aînés que l’urgentiste fait le plus chauffer son téléphone. Du coup, c'est au moins un tiers des patients de plus de 85 ans qui se retrouvent dans le mauvais service après un passage aux urgences. Une situation inacceptable selon Élise : « les patients âgés c’est le pompon ! », s’exclame-t-elle. « Comme ils sont polypathologiques, ils peuvent être redirigés vers plusieurs services. Résultat, avec par exemple un patient BPCO et insuffisant cardiaque, tu peux te retrouver à devoir appeler la pneumo qui refuse de le prendre en charge et qui te dira qu’il faut l’envoyer en gériatrie, etc., etc. »

Pour remédier à cet éternel jeu du chat et de la souris (dit des lits d’aval pour les intimes), certains établissements font appel à des bed managers, dont le travail consiste à organiser les services et à réorienter au mieux les patients en fonction de leur pathologie. Bref, à décharger les urgentistes d’un travail qui phagocyte tout simplement leur temps de prise en charge. Mais ils sont encore loin d’être la norme dans les établissements.

Il ne fait pas bon être dans un grand hôpital non plus

Ce problème récurrent de gestion des lits dans les services est un souci que l’on retrouve bien moins dans le privé ou les plus petites structures « à échelle plus humaine », constate Élise. « Dans les plus petits établissements, les soignants se connaissent, le dialogue est du coup beaucoup plus facile ». Une tendance que confirme la Drees dans son rapport : «  Les services d’urgences de forte affluence sont plus souvent situés dans des établissements où les taux d’occupation de lits sont plus élevés, ce qui peut expliquer des difficultés d’aval ». 

Jérôme considère quant à lui que l’aval des lits n’est pas le seul problème auquel doit faire face les urgences. « Je trouve que l’amont semble bien vite éludé », précise-t-il « Je n’ai pas toutes les solutions, mais je crois qu’il faudrait anticiper les hospitalisations sur des motifs sociaux et ouvrir plus de lits pour les problèmes aigus. Il faudrait également améliorer la communication entre ville et hôpital », propose le praticien espérant qu’une meilleure anticipation permette aux urgences, dans un avenir proche, de ne plus être l’unique point de chute de toute la détresse médicale du monde. 

 

* Les prénoms ont été changés. 

Source: 

Johana Hallmann

Portrait de La rédaction

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