Le tabou

Eros et thanatos (aka le sexe et la mort) étant notre lot quotidien depuis la PACES (PCEM1 pour les dinosaures échappés de Jurassic Park), le dernier tabou en médecine serait-il les patients « difficiles » ? Ne pas apprécier un patient nous fait-il passer du serment d’Hippocrate aux flammes de l’enfer – ou pire, à celles de l’Hippopotamus du coin – ? What’s up Doc a ratissé la littérature concernant ces patients qu’on ne peut pas voir en peinture.

 

My heart will go on (?)

 

8 h 30, vous commencez vos consultations/visites, tout pétri de bonnes intentions et prêt à sauver le monde. Soudain, c’est le drame : le nom tant redouté s’affiche sur le planning : « M. Duchmolle », véritable épine plantée bien profond dans votre calcanéus, revient vous voir, et vous devinez déjà que ses symptômes/traitements/whatever n’iront pas. D’où ce petit pincement infarctusiforme qui vous touche et vous fait tanguer. Pas de panique, remballez l’ECG, c’est juste votre heartsink patient.

 

Give your heart a break

 

La première description remonte à l’an 1986, on la doit au vénérable Dr Ellis, médecin sud-africain et auteur prolifique des articles cultes « A bizarre cause of rectal trauma » et « How to make a million in private practice » 2. Pour nos lecteurs anglophobes : heart = coeur, sink = couler ; il s’agit donc de patients dont la seule évocation suffit à provoquer une (forte) émotion négative chez leur toubib préféré. Les auteurs soulignent que, si le label « heartsink » est posé sur le patient, c’est bien le coeur du docteur qui coule à pic. Il est d’ailleurs recommandé de parler de « réactions heartsink » plus que de « patient heartsink », puisqu’il serait trop facile d’externaliser le problème sur ce gros relou patient alors que le problème est dans le camp du médecin. L’isolement et le suivi de maladies chroniques exposeraient particulièrement les MG3. Et comprendre pourquoi il donne envie de l’ s’étouffer avec la blouse nécessite donc un peu d’introspection (y a-t-il encore des chir’ dans la salle ?)… SOS (RESCUE ME) Mathers et al. décrivent ainsi un « guide de survie au heartsink patient »4. Ils donnent les guidelines pour une prise en charge optimale en évitant le piège du « délit de sale gueule », puisque dans un certain nombre de cas, il s’agit juste de patients avec une expression symptomatique atypique mais curable. Ils proposent aussi 5 stratégies pour éviter le takotsubo en consult’ :

 

• partager ses difficultés avec des confrères, notamment pour les MG parfois isolés ;

• poser des limites avec des patients qui peuvent avoir tendance à les tester ;

• se poser des questions sur son attitude : si un patient est heartsink, cela dit peut-être quelque chose de l’idée qu’on se fait du rôle de médecin ;

• confronter son désespoir en sollicitant d’autres intervenants : la situation n’est peut-être pas si catastrophique, surtout avec un abord multidisciplinaire ;

• accepter son impuissance : cela arrive et il faut l’admettre.

 

Tristesse contemporaine

 

Autre profil proche de patients, ceux à la « tristesse chronique » (chronic unhappiness), vocable suffisamment inclusif pour regrouper un large éventail de patients dont le motif de consult’ relève d’une insatisfaction à laquelle stéthoscope et pharmacopée ont bien du mal à répondre5. Le traitement : lâcher l’ordonnancier ! S’il n’y a pas de remède miracle à la tristesse chronique, une écoute empathique, de la disponibilité et surtout supervision autour de ces prises en charge parfois déprimantes permettent de garder une éthique professionnelle aussi immaculée que sa blouse. Et puis heureusement il y a Findus le heartlift patient ! Concept plus récent, il s’agit d’amours de patients décrits comme « aimables, vertueux, et redonnant un sens à la vocation »6… Alors, haut les coeurs les confrères !

 

1. Winter O. Tout le monde le fait. 2002.

2. Ellis CG. Making dysphoria a happy experience. BMJ. 1986.

3. O'Dowd. Five years of heartsink patients in general practice. BMJ. 1988.

4. Mathers NJ. et al. Surviving the 'heartsink' experience. Fam Pract. 1995.

5. Ellis CG. Chronic unhappiness. Investigating the phenomenon in family practice. Can Fam Physician. 1996

6. O'Riordan. Heartlift patients? An interview-based study of GP trainers and the impact of 'patients they like'. Fam Pract. 2008

Portrait de Jean-Victor Blanc
article du WUD 39

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