Franck Nouchi, médecin au Monde

Franck Nouchi a contribué à ce que la paternité de la découverte du virus du sida revienne définitivement à une équipe francaise. Il est aussi le premier homme à avoir alerté sur le risque transfusionnel chez les hémophiles (dès janvier 1983).

Et si Franck Nouchi est si bien informé, c’est parce qu’il est médecin journaliste! Homme de presse et de talent, c’est donc au journal

Le Monde qu'il a marqué l’histoire de la médecine sans la pratiquer.

What’s Up Doc lui donne la parole…

 

WUD Enfant, Franck Nouchi, vous rêviez de journalisme ou de médecine ?

 

FN Honnêtement, des deux ! Très jeune, je voulais être pédiatre et/ ou journaliste. Pédiatre, parce que j’avais très envie de soigner les gens, les enfants tout particulièrement. Journaliste, parce que très tôt j’ai pris beaucoup de plaisir à lire la presse. Je dévorais tout : L’Équipe, Le Nouvel Observateur… mais surtout Le Monde, dont la lecture dans ma famille était élevée au rang de véritable institution !

 

WUD C’est dans les studios d’une radio libre, en parallèle de l’internat, que tout a débuté… De bons souvenirs ?

 

FN Dans deux chambres de bonne, à Montparnasse, pour être précis ! C’est là que nous avons créé en 1982, avec une bande de copains fous de radio, la station « Boulevard du rock ». J’avais fini mes études à Cochin, et le matin, avant d’aller travailler, je faisais une émission. Souvent le soir, après le boulot, j’en animais d’autres. J’adorais ça !

 

WUD À la même époque, vous travailliez aussi dans la presse médicale pour La Lettre de la prévention. Qu’y avez-vous appris ?

 

FN La Lettre de la prévention était un petit journal médical,mais l’obligation de précision etd’exigence était réelle car chaquearticle était relu par un comitéde relecture rigoureux. C’est làque je me suis initié au métierde journaliste. Début 1983, j’y aipublié un article dont le titre était« Les hémophiles en danger ».

Sans doute le premier en France à alerter sur les dangers des nouveaux traitements utilisés pour traiter les hémophiles. À l’époque, ça a fait pas mal de bruit et cela m’a valu de violentes critiques de la part de certains spécialistes de l’hémophilie !

 

WUD En 1985, vous entrez au journal Le Monde où vous travaillez toujours actuellement. Racontez-nous !

 

FN Ma vie a basculé à la suite d’un appel téléphonique. Claudine Escoffier-Lambiotte, la grande journaliste médicale du Monde, me proposait de la rejoindre.

Je me souviens de ce moment comme si c’était hier. J’ai immédiatement tout plaqué pour aller travailler avec elle.

 

WUD Pourquoi n’avez-vous pas soutenu votre thèse ?

 

FN En tant que journaliste médecin, j’ai très vite été confronté à des problèmes déontologiques compliqués.

Notamment s’agissant du secret médical, et je ne voulais pas me sentir pieds et poings liés par un serment. Le jour où j’ai été le premier à révéler la maladie cachée de François Mitterrand, j’ai été soulagé d’avoir fait ce choix. Il avait beau avoir affirmé que son corps appartenait à la République, j’étais plus à l’aise d’être journaliste que médecin !

 

WUD Au Monde, vous n’avez jamais cédé à la facilité d’un raccourci pour faire le buzz ?

 

FN Le Monde est un journal très particulier. On est lu non seulement par un vaste public mais aussi par des communautés d’ultraspécialistes. Croyez-moi, la moindre erreur ou la moindre approximation, on la paye cash ! Surtout s’il s’agit d’un scoop.

 

WUD Outre les révélations sur la maladie de François Mitterrand et celles sur les dangers liés aux traitements des hémophiles, quels autres scoops avez-vous sortis ?

 

FN Quelques-uns… Au Monde, j’ai par exemple beaucoup travaillé sur l’épidémie de VIH. Avec un confrère journaliste du Chicago Tribune, nous avons contribué à établir le fait que le virus du sida avait été découvert en France, à l’Institut Pasteur, et non pas aux États-Unis. Quelques années plus tard, cette révélation ne fut pas étrangère à l’attribution du prix Nobel de médecine à Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi ! Dans cette affaire, j’ai été attaqué trois fois en justice par Robert Gallo, le chercheur américain du National Cancer Institute qui revendiquait la paternité de la découverte. Heureusement, j’avais d’excellents avocats, et un bon dossier… J’ai gagné à chaque fois.

 

WUD D’autres encore ?

 

FN Avec d’autres journalistes, j’ai par exemple contribué à la mise au jour de nombreux dysfonctionnements dans l’affaire du sang contaminé.

Preuve que le journalisme scientifique et médical rejoint parfois les affaires d’État !

 

WUD Après avoir quitté la rubrique médicale, vous avez occupé de nombreuses fonctions au Monde et même à la direction des Cahiers du cinéma. Le fait d’être médecin vous a-t-il été utile ?

 

FN Être médecin, cela m’aide tous les jours. La médecine et le journalisme partagent une question centrale : celle de l’altérité. L’altérité, c’est le rapport à l’autre. Pour le médecin, c’est son rapport au patient ; pour le journaliste, son rapport à la personne interrogée.

S’intéresser à l’autre, savoir l’écouter, c’est pour beaucoup la médecine qui me l’a appris.

 

WUD Quel regard portez-vous sur l’univers de la médecine et des médecins ?

 

FN Malheureusement, j’ai l’impression qu’aujourd’hui l’hôpital est un endroit qui ne va pas bien. La santé est un enjeu de société fondamental qui se voit imposer des économies n'allant pas dans le sens de l’intérêt collectif et de l’égalité d’accès aux soins. Je crains beaucoup que ne finisse par s’installer, si ce n’est déjà le cas, une médecine à deux vitesses. Quand je travaillais à l’hôpital, le système de santé français était le meilleur au monde.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais rien ne justifie cette dégradation : la France a encore les moyens de promouvoir un système de santé modèle.

 

 

Curriculum Vitæ

 

29 décembre 1956 • Naissance à Oran.

Scolarité à Paris, au lycée Henri-IV.

1973 • Baccalauréat C.

1973 à 1981 • Études de médecine à Cochin-Port-Royal.

1982 à 1984 • Création et animation d’une radio : « Boulevard du rock ».

1982 à 1984 • Journaliste à La Lettre de la prévention, ainsi que dansd’autres journaux.

1985 à 1994 • Journaliste à la rubrique médicale du Monde.

1994 à 1999 • Chef du service Société du Monde.

1999 à 2001 • Directeur des Cahiers du cinéma, président du directoiredes Éditions de l’Étoile.

2001 à 2003 • Chef du service Culture du Monde.

2003 à 2005 • Directeur adjoint de la rédaction du Monde.

2005 à 2007 • Directeur du Monde des Livres, le supplément littéraire du Monde.

2007 à 2009 • Directeur du Monde 2, le magazine du Monde.

2009 à 2012 • Rédacteur en chef « week-end » du Monde et publication quotidienne d’une chronique.

2012 à 2013 • Directeur du Développement éditorial du Monde.

Depuis 2013 • Critique cinéma du Monde et préparation de « Le Monde Festival ».

 

Livres

2012 • « Le Cerveau de Voltaire », Éditions Flammarion.

 

Portrait de La rédaction
article du WUD 14

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