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What’s up Doc : dans quelle situation étiez-vous au moment du burn-out ?
Magalie Milo : J’ai commencé à exercer la médecine générale dans un centre de santé pluridisciplinaire. Pendant plusieurs années, tout s’est très bien passé. Je voyais 20 à 25 patients par jour, ce qui est une moyenne classique.
Puis, on est passé de six médecins à trois. J’avais plus de 40 consultations par jour, et certains collègues voyaient 50 à 60 patients. Au niveau de la charge de travail et de l’organisation en général, c’est devenu très compliqué.
J’ai commencé à avoir des symptômes du burn-out, sans y porter vraiment attention. Ensuite, j’ai changé de structure, en pensant avoir des horaires un peu plus flexibles afin de me reposer. J’y ai passé deux ans, mais c’était déjà trop tard. On ne peut pas se reposer en continuant à travailler.
À cela s’ajoutait aussi la charge émotionnelle. J’avais du mal à gérer les difficultés des gens.
J’aurais dû m’arrêter dès les premiers signes parce qu’il m’a fallu à peu près trois ans pour me reconstruire.
Y a-t-il eu un moment précis à partir duquel vous avez senti que tout s’accélérait ?
M.M : Il y a eu le moment où j’ai failli avoir un accident au volant. J’ai fait une crise de tachycardie. Même là, je ne voulais pas m’arrêter mais j’ai quand même pris une semaine.
Ensuite, des symptômes cognitifs sont apparus : pertes de mémoire, troubles de la concentration. J’oubliais des choses partout. Un jour, j’ai oublié mon ordinateur sur le toit de la voiture. J’ai démarré, puis je me suis rendu compte qu’il s’était écrasé au sol.
J’ai craqué le jour où je me suis rendu compte que je ne faisais plus la médecine que je voulais faire, que je n’étais plus moi-même.
J’étais devenue plus lente. Comme j’avais moins de concentration, tout me demandait plus d’effort. Les retards dans mes consultations s’accumulaient donc je finissais encore plus tard. Je n’avais pas de pause le midi.
Le point de non-retour, c’était lors d’une consultation avec une petite fille. Je voulais absolument l’examiner, parce que je ne savais pas si j’aurais le temps de la revoir plus tard : mon emploi du temps était plein pour un mois. Je savais qu’elle en avait besoin, mais comme elle ne voulait pas, j’ai insisté, alors que d’habitude je n’aurais pas fait comme ça.
En racontant cette situation dans une analyse de la pratique professionnelle, j’ai compris que je n’étais plus en accord avec ma façon d’exercer. Les raisons qui me poussaient à agir n’étaient plus les bonnes : ce n’était pas l’intérêt de la patiente, c’était la peur de manquer de temps, parce que j’avais trop de monde.
« Mon burn-out a pris trois ans à s’installer. »
Au moment où vous vous êtes arrêtée, avez-vous tout de suite identifié une fatigue psychologique, ou pensiez-vous surtout à une fatigue physique ?
Mon burn-out a pris trois ans à s’installer. J’avais compris que c’était un mélange des deux.
J’avais déjà eu la fatigue physique, et je m’étais dit : « Je vais quand même tenir, ce n’est pas grave. » J’avais aussi eu plein de petits symptômes : eczéma, bronchites, gastro-entérites, douleurs abdominales récidivantes, apparition de l’endométriose. Pourtant, j’avais toujours été en très bonne santé.
Puis il y a eu la fatigue émotionnelle : je n’arrivais plus à encaisser les émotions, j’étais très irritable.
Dans votre livre, vous expliquez avoir été mal diagnostiquée. Comment cela s’est-il passé ?
Comme beaucoup de soignants, je ne vais jamais chez le médecin et je ne demande jamais d’aide. Donc quand j’en demande, c’est que ça ne va vraiment pas.
Le jour où je suis allée voir un collègue, il m’a dit que le burn-out n’existait pas, que je faisais une dépression, en ajoutant que j’étais maman, médecin, que j’avais la maison à gérer. C’était une remarque très patriarcale. J’étais tellement mal que je n’ai pas cherché à lutter. Je voulais juste que ça s’arrête, je n’en pouvais plus.
Rétrospectivement, ne pas savoir ce que je traversais exactement a retardé ma prise en charge et ma guérison. J’avais toujours ce stress de me dire : « Je vais retourner le voir, il ne va pas m’arrêter, il va falloir que j’y retourne. »
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Qui a finalement posé le diagnostic du burn-out ?
Je suis allée consulter une psychologue. Dès la première séance, elle m’a dit : « Vous faites un burn-out, donc ça va être long. »
Je ne voulais pas entendre que ça allait être long. Au bout de trois mois, j’ai voulu reprendre. Je me suis dit que j’allais essayer de retourner travailler un petit peu. Mais trois ou quatre jours avant la reprise, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas. C’était viscéral, avec une angoisse horrible.
Plus tard, une psychiatre a confirmé le diagnostic et m’a mise en arrêt longue maladie pour que je puisse vraiment me poser et souffler.
Avez-vous ressenti une forme de culpabilité ?
Oui, tout de suite. L’acceptation, en revanche, a pris du temps à s’installer.
J’ai été soulagée d’avoir un arrêt long, parce que physiquement je ne me sentais pas capable de retravailler. Mais la culpabilité, que j’avais déjà avant, s’est renforcée parce que c’est tombé au moment du Covid. J’avais l’impression d’abandonner mes collègues et mes patients.
On ne va déjà pas bien soi-même, et en plus on se dit qu’on met les autres dans une situation de souffrance. Penser à soi, c’est très difficile.
Je crois que j’ai commencé à accepter le burn-out au bout d’un an et demi d’arrêt. La culpabilité, ça a aussi retardé ma récupération.
« On ne va déjà pas bien soi-même, et en plus on se dit qu’on met les autres dans une situation de souffrance. Penser à soi, c’est très difficile. »
Comment avez-vous vécu le passage de médecin à patiente ?
On ne s’autorise pas à être malade et le rapport aux autres médecins est différent.
Pour être honnête, je n’ai pas envie d’être à cette place-là. On n’a pas envie de se rendre compte qu’on va mal. Il y a beaucoup de déni. Je me disais : « Je vais tenir, ça va, ce n’est pas si profond. »
Qu’est-ce qui vous a aidée pendant ces trois années de reconstruction ?
D’abord, il y a eu le suivi avec la psychologue. C’est fondamental, je tiens à le souligner. La première année, j’ai aussi beaucoup dormi. Ensuite, j’ai découvert la méditation de pleine conscience, qu’on m’avait conseillée. Ça m’a aidée, je pense, à récupérer plus vite de la concentration, parce que le but est de se recentrer sur son corps et d’éviter de ruminer.
J’ai aussi repris la danse, que j’avais laissée de côté pendant vingt ans. Et puis il y a eu l’écriture. Toutes ces choses m’ont permis de m’en sortir. Sans oublier le soutien des amis, de la famille, des enfants, de l’entourage. Je n’étais pas seule.
Pouvez-vous dire que votre burn-out a été causé par un système de santé défaillant ?
Bien sûr. C’est le système lui-même qui m’a conduit au burn-out. Comme il y a une pénurie de médecins, s’arrêter revient à aggraver la pénurie, donc à augmenter la charge de travail des autres, et à les exposer, eux aussi, au burn-out.
Les médecins n’arrivent pas non plus à s’arrêter parce que nos patients ne trouvent plus de médecin traitant.
Ce n’est pas qu’on n’a pas envie. C’est qu’on ne peut pas. Le système met en danger les soignants et les patients.
À quel moment avez-vous compris que ça allait mieux ?
Pour moi, cela a été très progressif. Le symptôme dominant, c’était le trouble de la concentration. J’observais ma concentration pour prendre la température. Quand, dans une journée, je passais de trente minutes de concentration à une heure, puis deux heures, je voyais que quelque chose changeait. Même si cela prenait plusieurs mois.
J’avais beaucoup trop tiré sur la corde. Comme un os cassé, il faut du temps pour qu’il se ressoude. Il faut patienter.
« Le conseil que je donnerais, même si je ne suis pas certaine qu’à l’époque je l’aurais écouté moi-même, c’est de s’arrêter tôt. »
Comment avez-vous appréhendé la fin de l’arrêt et le retour au travail ?
Je me suis demandé si j’allais être capable de reprendre, de me concentrer suffisamment longtemps. J’avais aussi peur de ne plus aussi bien soigner qu’avant.
Finalement, oui, j’ai perdu en concentration. Avant, je faisais des journées de douze heures. Maintenant, si je fais six heures, je suis épuisée. J’ai davantage besoin de dormir.
Aujourd’hui, je travaille dans un centre de soins de réadaptation pour enfants. Les consultations durent presque une heure par patient. Pour moi, c’est le minimum sinon, je ne pouvais pas reprendre. J’ai besoin de ce rythme plus lent.
C’est peut-être de là que venait le problème : ma manière de faire la médecine n’est pas de voir un patient toutes les quinze minutes. Cela ne me correspond pas.
Quel message adresseriez-vous aux médecins qui vivent aujourd’hui quelque chose de similaire, ou qui sentent venir le burn-out ?
Le conseil que je donnerais, même si je ne suis pas certaine qu’à l’époque je l’aurais écouté moi-même, c’est de s’arrêter tôt. Dès qu’on ressent les premiers symptômes, dès qu’on voit que quelque chose ne va pas. Parce qu’après, la reconstruction est d’autant plus longue. Plus on attend, plus l’arrêt risque d’être long.
Il ne faut pas culpabiliser en se disant qu’on laisse les collègues ou les patients. On part pendant un temps, mais c’est pour mieux revenir. Il faut penser à soi d’abord, même si ce n’est pas simple.
Dernier conseil : être bien accompagné psychologiquement. Avec du soutien et du temps, on s’en sort.
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