Côte d’Ivoire : plongée dans les salles de shoot clandestines

À Abidjan, quelque 10 000 consommateurs de crack et de cocaïne se rassemblent dans des « fumoirs ». Des lieux clandestins où Médecins du monde intervient pour contrôler la propagation du VIH et de la tuberculose.

La terre est boueuse et les herbes hautes. Des maisons en construction encadrent le chemin qui mène au fumoir, une salle de shoot illégale à ciel ouvert. Quatre jeunes garçons nous attendent au bout du sentier. Sandrine, un agent communautaire de Médecins du monde (MDM), les salue en nuchi, l’argot ivoirien. Ancienne usagère de drogue, la jeune femme connaît les codes pour entrer dans le fumoir. Impossible de passer sans elle.
Une soixantaine d’hommes et quelques femmes déambulent dans cette déchetterie abandonnée du quartier d’Akouédo à Abidjan. Une petite cabane, réalisée avec des bâches en plastique, abrite les dealers chargés de vendre l’héroïne et la cocaïne (crack), et louer les pipes à crack. En Afrique de l’Ouest, l’inhalation est le principal mode de consommation. Une fois leur dose achetée, les usagers s’installent dans un baraquement aménagé avec des bancs. Certains sont venus « prendre leur shoot » avant d’aller travailler, d’autres errent dans ce camp insalubre. Emmanuelle, 31 ans, est de ceux-là. Elle habite dans ce fumoir depuis bientôt un an. Elle est arrivée là après avoir passée dix mois en prison pour détention de stupéfiant, et y est restée car « la drogue est bonne ». « Je ne peux pas rentrer chez moi auprès de mes filles. Je n’ai pas de travail, je n’ai plus rien. Pour manger et acheter ma dose, je dois sortir la nuit et voler », raconte-t-elle en essuyant ses larmes. « Mais je ne me prostitue pas. Jamais », s’empresse-t-elle d’ajouter.

« Les hôpitaux ne veulent pas de nous »

Avec ces simples mots, la jeune femme fragile raconte l’insécurité et le quotidien dans ces ghettos. À travers la capitale, une centaine de ces lieux clandestins ont été érigés par les narcotrafiquants. Des lieux de perdition pour 6000 à 10 000 usagers. « Nous sommes des junkies et personne ne veut de nous », hurle Etienne, 46 ans, un joint à la main. Enveloppé par les vapeurs d’héroïne et de crack, l’homme jauge les personnes assises près de lui et poursuit : « Nous sommes des marginalisés, des délinquants. Mais en réalité nous sommes malades, nous avons besoin d’aide. Mais les hôpitaux refusent de nous soigner. »
Sans les associations, comme MDM, ces hommes et ces femmes seraient livrés à eux-mêmes. « Les hôpitaux sont réticents à les prendre en charge car ils craignent qu’ils soient vecteurs de maladies, mais aussi qu’ils prennent mal leur traitement », déplore Marie-Julie Toha, référente des centres de prises en charge de réduction des risques chez MDM. L’ONG a donc décidé d’apporter les soins au cœur des fumoirs, et jouer le rôle de relais entre les usagers et les centres de santé. Pour accéder à cette population précaire, un important réseau d’agents communautaires, incluant des anciens consommateurs de crack, a été créé. Un projet financé à hauteur de 2 millions d’euros par l’agence publique Expertise France, dans le cadre de l’initiative 5%, la contribution indirecte de la France au Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose.

Dépistage gratuit du VIH et de la tuberculose

Ce matin de septembre dans le fumoir d’Akouédo, deux agents se sont installés dans un coin tranquille pour proposer le test de dépistage du VIH. Cinq personnes sont venues les voir. Tous les résultats sont négatifs. Mais ils savent que l’infection fait des victimes : environ un usager sur dix est séropositif. « Et généralement lorsqu’on les dépiste, ils sont déjà à stade avancé », souligne Marie-Julie Toha.

À quelques mètres, dans la grande tente, Egnamou Amicha parle de la tuberculose. Ancien consommateur, il a lui-même été infecté par le bacille et a été dépisté par MDM lors d’une maraude dans un ghetto. « Quand tu fumes, tu le fais rarement seul. Tu achètes ta dose avec quelqu’un, et tu fumes avec la même pipe que lui. C’est comme ça que la tuberculose se transmet », explique-t-il en distribuant un embout à chicha aux usagers qui l’écoutent. « Vous devez toujours l’utiliser pour éviter d’être contaminé. » Une étude menée par l’ONG a démontré qu’un usager de drogue a 50 fois plus de risque de contracter cette maladie infectieuse que la population générale en Côte d’Ivoire. La prévalence de la tuberculose dans les fumoirs est de 9,8%, et chaque année dans le pays plus de 21 000 nouveaux cas sont recensés.

L’ambulatoire poussé à l’extrême

À quelques pas de lui, son collègue Gandema Bassirou s’occupe de réaliser des prélèvements pour le dépistage. Emmanuelle, qui tousse depuis plus d’un mois et a beaucoup maigri, accepte de faire le test. Il lui demande alors de respirer profondément pour expectorer les fluides bronchiques, et les cracher dans un tube. « Je vais apporter tous ces tubes au centre antituberculeux (CAT) pour l’analyse en microscopie. Si c’est positif, le médecin me donnera les médicaments que je t’apporterai au ghetto chaque semaine », explique-t-il à Emmanuelle en lui précisant que tout cela est gratuit.

Ces allers-retours entre les fumoirs et les CAT de la capitale sont essentiels pour lutter contre la tuberculose chez les usagers de drogue. « La guérison de la tuberculose est liée à une bonne observance. Mais les usagers de drogue sont une population difficile et très mobile. Dès que les symptômes disparaissent, ils disparaissent avec eux. Alors pour éviter de les perdre de vue, on pousse à fond l’approche ambulatoire », décrit-il en souriant. Cette année, plus d’une centaine a pu être prise en charge grâce à lui et son équipe.

La TSO bientôt disponible

En complément de cette prise en charge, MDM a participé à la création d’une structure de soins dédiée aux usagers de drogue. C’est la première fois en Côte d’Ivoire. Ouvert l’an dernier, le Centre d’Accompagnement et de Soins en Addictologie (CASA), situé à une dizaine de kilomètres du fumoir d’Akouédo, accueille déjà près de 1000 usagers. « Ici, ils peuvent prendre une douche, laver leur linge et se faire à manger. Certains viennent tous les jours et passent la journée, explique le Dr Fériole Zahoui, médecin coordinateur du centre. Ils peuvent voir un infirmier pour faire soigner leurs plaies, ou voir un médecin. » Le CASA est habilité à suivre les patients séropositifs et tuberculeux. « Nous gardons les médicaments ici pour éviter qu’ils ne les perdent, notamment lors des descentes policières dans les fumoirs », ajoute le Dr Brunelle Bahy.

La particularité du CASA est aussi son unité d’addictologie. Un service indispensable alors que le principal motif de consultation est le syndrome de manque. Mais cette prise en charge reste encore très sommaire, voire même brutale, car en Côte d’Ivoire la méthadone et la buprénorphine ne sont pas encore disponibles. Toutefois, le Fonds mondial a débloqué des financements pour acheter ces traitements substitutifs aux opioïdes (TSO). La décision est maintenant dans les mains des autorités ivoiriennes. En attendant, les soignants du CASA se forment à la délivrance de la TSO. « Nous serons en première ligne, et les patients les demandent déjà. Ils veulent s’en sortir et se réinsérer », affirme Brunelle Bahy. Une fois autorisés, ces traitements pourraient bénéficier à plus de 300 usagers dans le cadre d’un programme de MDM. Emmanuelle et Etienne du ghetto d’Akouédo espèrent en faire partie.

Crédit photo : Anne-Laure Lebrun. 
Portrait de Anne-Laure Lebrun

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