"Ce gouvernement est en retard sur tout, depuis le début", pour le Dr Arnaud Chiche

Photo : Jean-Bernard Gervais
Photo : Jean-Bernard Gervais

À la veille des annonces du président Emmanuel Macron sur de nouvelles restrictions dans le cadre de la lutte contre la Covid19, le président du Collectif Santé en danger, le médecin anesthésiste réanimateur Arnaud Chiche, est venu faire le point chez WUD sur l'impréparation du gouvernement dans la lutte contre la Covid19. Encore une fois, il réclame l'organisation d'un nouvel accord de revalorisation des professionnels de santé, baptisé Ségur 2. 

What's up Doc. On nous dit qu’actuellement l’ensemble des hôpitaux en France sont débordés par l’épidémie de Covid 19. Quelle est la situation que vous vivez dans votre hôpital dans le nord de la France ? 

Dr Arnaud Chiche. Je pense que la situation n’est pas dramatique, partout en France. En haut de France, en région Île-de-France, et en Auvergne Rhône-Alpes, en effet, c’est compliqué. Dans les médias, on a l’impression que cette épidémie date de 48 heures. Mais en fait, cela fait trois semaines que c’est déjà très tendu. Cela veut dire que depuis trois semaines nous avons des problèmes capacitaires pour les patients qui ont du Covid ou qui n’ont pas de Covid. Chaque jour nous annexons une unité supplémentaire de Covid dans les hôpitaux. À Roubaix, il y a 24 heures, nous avions plus de 150 patients Covid. À Tourcoing, on est plutôt aux alentours de 100 patients. Les hôpitaux, bien sûr, exercent leur mission de service public, de libre accès aux soins, mais c’est au prix d’efforts, d’inventivité, sans commune mesure. C’est très tendu en service de réanimation, car comme vous le savez, les services de réanimation ne sont pas extensibles à l’infini, donc dès qu’un patient en réanimation sort, un nouveau patient dans un état encore plus grave rentre. Il y a aussi des transferts inters-régionaux, mais peu. 

WUD. Au-delà de vos fonctions d’anesthesiste-réanimateur vous êtes fondateur du collectif Santé en danger. Ce collectif se bat pour l’organisation d’un Ségur 2. Vous n’avez pour le moment pas eu gain de cause. Est-ce un aveu d’échec ?

Dr A. C. Je pense qu’actuellement, dans le monde politique, il y a réellement un problème d’écoute. Lorsqu'un médecin spécialiste hurle au milieu de l’été qu’il faut absolument organiser un Ségur 2, il faut l’écouter. Je regrette sincèrement de ne pas avoir été reçu. Car il fallait organiser cette réunion au mois d’août. Maintenant, nous nous rendons bien compte que les établissements de santé sont confrontés à un double problème : un problème de lits, et un problème d’effectifs paramédical et médical. Pourquoi y a-t-il actuellement un problème d'effectifs ? Tout simplement parce qu'actuellement, la profession de soignants n’est vraiment pas attractive. N’oublions pas que lors de la première vague, il y a eu 70 soignants qui sont morts. Qui plus est, l’accord de Ségur signé en juillet dernier ne répond absolument pas aux demandes des soignants. Il y a eu une forme de déception. Je pense que la deuxième vague d’épidémie de Covid va être encore plus effroyable que la première. Donc je pense aussi qu’il faut être totalement fou pour s’engager dans la profession de soignants. Si on avait laissé l’espoir aux soignants qu'on allait organiser un Ségur 2 au mois d’août et bien cela aurait donné un choc d’attractivité aux professions de soins, et cela aurait aussi joué sur le capacitaire actuellement. On se rend bien compte aujourd’hui que l’on est actuellement en couvre-feu et demain en confinement, tout simplement parce que l’on est confronté à un problème de capacitaire. Je considère donc que c’est une faute de l’exécutif de ne pas m’avoir écouté.

Je considère donc que c’est une faute de l’exécutif de ne pas m’avoir écouté

WUD. Pensez-vous qu’il y a eu une fonte des effectifs paramédicaux ?

Dr A. C. Bien sûr ! Je tiens à préciser que je suis rentré dans le jeu associatif, syndical, à partir du mois de juillet, mais bien avant il y a eu tout un tas de personnes qui se sont mobilisés pour dénoncer la situation : le collectif Inter-hôpitaux, le collectif Inter-Urgences, sans parler des luttes menées pendant les 10 ou 20 dernières années. Mais que se passe-t-il depuis mars ? Le personnel en a marre, soit il est déprimé, soit il n’a plus envie de travailler, soit il se met en arrêt maladie. Plus personne ne veut travailler à l’hôpital en secteur Covid. Donc les effectifs de réanimation sont moins nombreux en octobre qu’en mars.

WUD. On risque donc d’être confronté à un effet ciseaux avec un peu moins de personnel et peut-être une crise bien plus grave que celle du mois de mars ? Comment pensez-vous que l’on va se sortir de cette situation ?

Dr A. C. J’ajoute à cela que l’État n’a pas du tout anticipé la situation que l’on vit actuellement. L’État ne peut pas nous dire qu’il ne savait pas, puisque le Conseil scientifique avait élaboré le scénario que l’on vit actuellement. Si les médecins avaient été prévenus, ils auraient mis en place des procédures, pour faire face à la situation. Il est absolument anormal et choquant que l’exécutif n’ait pas pris les devants pour nous prévenir. Les conséquences vont être graves : des soignants vont essayer de faire face dans un système de santé pas du tout préparé, et pas du tout dimensionné pour affronter une telle crise. L’exécutif a démontré qu’il n’était pas apte à gérer la santé tout seul. Avec les membres de mon organisation, nous pensons qu’il faut monter une entité (avec bien sûr d’autres collectifs - le collectif Inter hôpitaux, le collectif Inter bloc, le collectif Inter urgences - ainsi que tous les syndicats et aussi pourquoi pas des intellectuels), que l’exécutif devra consulter avant de prendre des décisions totalement à côté de la plaque.

WUD. À votre avis, qu’aurait-il fallu faire au sortir de la première vague pour anticiper la deuxième vague ?

Dr A. C. Je pense que dans un premier temps il aurait fallu faire un retour d’expérience. Cela n’a pas été fait. Il fallait lister ce qui a bien marché, mais aussi ce qui n’a pas marché. Ce qui a bien marché, c’est l’organisation des soignants. Il aurait fallu faire un état des lieux des forces médicales et paramédicales dans les hôpitaux.  Il aurait par exemple fallu sélectionner dans les hôpitaux des réanimateurs séniors, ainsi que des infirmières séniors, que l’on aurait mis à la disposition d’autres hôpitaux pour qu’ils puissent conseiller et former. 

WUD. Ce sont des solutions à court terme. À moyen terme, que faut-il faire ?

Dr A. C. Les médecins doivent comprendre que ce qui se passe actuellement n’est pas du tout épisodique. C’est dur pour nous, mais il faut comprendre que l’on va vivre au rythme des crises épidémiques. Je pense qu’il faut tout refaire, le système de santé tel qu’il est conformé actuellement n’est pas du tout paramétré pour faire face aux enjeux de demain. Pour relancer l’économie, pour pouvoir jouir de la vie avec nos enfants, pour pouvoir encore visiter nos aînés, il faut vraiment que l’on ait un système de santé robuste : cela veut dire qu'il nous faut du capacitaire, de l’attractivité, de la fluidité en médecine de ville, de la dignité et du respect dans les EHPAD. Ce système de santé doit être assis sur un trépied qui comprend de la prévention, de l’éducation et du développement durable. Je pense que l’on peut construire des bâtiments modulaires qui puissent en temps de crise accueillir des malades, et accueillir de la formation ou de la prévention hors crise. Aussi, pour les personnels, il faut par exemple former les infirmières scolaires à faire de l’urgence et les mobiliser en cas de besoin. Idem pour les médecins chercheurs, les médecins de santé publique, les médecins des ARS , il faut aussi leur garantir une formation en médecine d'urgence. Il faut aussi généraliser l’initiation à la réanimation. Il faut donc repenser totalement les missions des professionnels de santé. Par exemple, actuellement, dans mon établissement de santé, les chirurgiens viscéraux vont nous donner un coup de main dans les unités Covid. Il faut que l’on accepte cette idée là et que l’on réponde coup pour coup à cette attaque virale. 

WUD. Vous voulez lancer un label Santé à destination des politiques, est-ce que vous pouvez nous expliquer de quoi il s’agit ?

Dr A. C. Nous voulons en effet lancer le programme santé 2.0. Tous ensemble nous allons écrire avec les collectifs, les syndicats, les intellectuels, le programme de la santé 2.0, et nous allons proposer ce programme aux politiques qui vont se présenter à la présidentielle. Nous décernerons le label santé à tous les politiques qui veulent s’engager dans la démarche initiée par notre collectif. Mais je crains qu’il y ait très peu de candidats qui disent oui sans faire de restrictions. Aussi je pense que les membres du Collectif vont s'engager en politique. Nous espérons ainsi fonder un groupe représentatif à l’Assemblée nationale, pour peser sur les lois qui seront édictées par ailleurs. Cela peut sembler un peu audacieux, mais je vous rappelle tout de même que l’écologie est devenue une cause politique et que si nous mourons tous sur une planète bien propre, cela nous fera de belles jambes ! La santé est un point névralgique qui conditionne tout le reste : l’éducation, l’écologie, l’économie… 

WUD. Pensez-vous que l’annonce du confinement a été un peu tardive? 

Dr A. C. Quand le couvre-feu a été annoncé, il y a une semaine, dans les hauts de France, c’était déjà très compliqué, donc oui, je pense que l’annonce du confinement a été tardive (s'il y a annonce de confinement, NDLR). Il ne faut pas oublier qu’avant que les effets du confinement se fassent ressentir, il va falloir attendre deux semaines. Il va falloir les tenir ces deux semaines, pour nous médecins : nous sommes très, très inquiets. Il va y avoir de la casse. Pour l’Île-de-France et les Hauts de France, il aurait fallu prendre les décisions beaucoup plus en amont. Mais ce gouvernement est en retard sur tout, depuis le début. Il faut néanmoins que l’exécutif nous montre qu’il sait tirer les enseignements de ses erreurs. Il faut que les Français se disent que s'ils sont confinés, c’est peut-être aussi pour avoir une chance d’être en famille à Noël. L’exécutif doit surtout envoyer un signal fort aux soignants : leur dire que le Ségur 2 va se dérouler, car ce qu’ils vont nous demander est inimaginable. Il faut que le gouvernement nous montre que ce temps de confinement va être mis au profit de la réflexion, de l’imagination, pour anticiper le déconfinement dans de bonnes conditions, faire l’éducation des Français sans les culpabiliser, leur expliquer que lorsque les employés vont au réfectoire ensemble ils risquent aussi de se contaminer, il faut aussi dire que les temps de repas et les temps de boisson sont des moments à haut risque de contamination. Nous, professionnels de santé, libéraux, hospitaliers, allons assurer notre mission de service public mais attention, il faudra faire les comptes à la fin.

Portrait de Jean-Bernard Gervais

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