Violences sexuelles : la double peine des victimes face au système de soins

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Indispensables à la reconstruction, les parcours de soins restent encore trop souvent à la charge des victimes de violences sexuelles, contraignant certaines à y renoncer, déplorent spécialistes et élues qui exhortent l'Etat à sortir du « déni ».

Violences sexuelles : la double peine des victimes face au système de soins

Image générée par IA

Occultée dans le débat public mais omniprésente dans le discours des victimes, cette question est au menu d'une mission d'information lancée en février par les députées Sandrine Josso (Démocrates) et Elise Leboucher (LFI) et consacrée notamment à l'accompagnement des victimes.

Elle figure également dans la proposition de loi de lutte intégrale contre les violences sexuelles portée par Céline Thiébault-Martinez (PS) et dans celle déposée début mars par la députée LFI Gabrielle Cathala visant à « créer un parcours de soins pour les victimes de violences sexistes et sexuelles ».

« A l'heure actuelle, c'est la double peine pour les victimes », résume auprès de l'AFP Alice Gayraud, spécialiste des politiques publiques de lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

« La première c'est d'avoir été violée, la deuxième, c'est de devoir construire son parcours de soins et de le financer toute seule », ajoute l'ancienne chargée de plaidoyer de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).

Des délais d'attentes interminables

Sur le terrain, le parcours de soins des victimes relève en effet souvent du parcours du combattant, avec des délais d'attente compris entre 12 et 18 mois pour décrocher un premier rendez-vous dans un centre médico-psychologique (CMP).

Les centres régionaux du psychotraumatisme (CRP) restent encore rares sur le territoire. Quant au dispositif « Monsoutienpsy », il est « inadapté », estime Gabrielle Cathala, qui pointe son plafonnement à 12 séances par an et le fait qu'il soit réservé « à des troubles d'intensité légère à modérée ».

Cela « exclut de fait les victimes de viol, d’inceste et de violences conjugales, dont les troubles relèvent du traumatisme complexe et nécessitent entre 20 et 33 séances spécialisées », déplore la députée.

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Quant aux professionnels formés au psychotraumatisme complexe, ils ne sont pas suffisamment nombreux. Résultat : les victimes errent de médecin en médecin et mettent en moyenne entre 10 et 13 ans pour trouver un suivi médical spécialisé, relevait dès 2023 la Ciivise.

Cette errance médicale « entraîne de mauvais diagnostics et des traitements symptomatiques qui n’ont pas d’action durable et peuvent produire ou accentuer les symptômes dissociatifs », notait-elle dans son rapport.

Une prise en charge défaillante

Cette absence de prise en charge globale des parcours des soins représente également un coût social et économique majeur, alertent les spécialistes du secteur.

En 2023, la Ciivise chiffrait à 6,7 milliards d'euros le coût des conséquences du « déni » des autorités publiques à long terme sur la santé (sur-consultations, hospitalisations psychiatriques, traitements au long cours, addictions, arrêts de travail).

Faute de prise en charge, certaines victimes renoncent également à se faire soigner. Sur les 450 personnes interrogées par le programme Nook Care, spécialisé dans l'aide aux victimes de violences sexuelles dans l'enfance, 73 % disent avoir renoncé à des soins pour des raisons financières et 89 % avoir réduit la fréquence de leurs séances. Elles rapportent avoir payé de leur poche pour se reconstruire 21 000 euros en moyenne.

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Pour Sandrine Josso, « le problème numéro un, c'est qu'en France, on ne comprend pas les victimes, or quand une personne est agressée, c'est tout son système de réflexion qui disjoncte ».

Si « elle n'est pas accompagnée dès le départ, cela induit derrière une avalanche de problèmes, psychologiques, familiaux et d'insertion sociale », ajoute-t-elle.

Une urgence politique

Face à cette situation, que faire ? « Sortir du déni en mettant en place une véritable politique publique », répond Alice Gayraud. « Oui ça coûte de l'argent mais ne rien faire est tout aussi coûteux ».

« On est face à une véritable bombe à retardement », abonde Gabrielle Cathala, dont la PPL reprend la préconisation de la Ciivise de prendre en charge par l'Assurance maladie « de 20 à 33 séances par an, renouvelable ». La PPL de Céline Thiébault-Martinez prévoit, elle, « que les consultations médicales, examens, soins et prélèvements liés aux violences subies soient remboursés intégralement par l’assurance maladie, sans avance de frais ni reste à charge. »

Pour Gabrielle Cathala, « l'Etat a failli vis-à-vis des victimes, c'est à la fois une faute politique, économique et morale, il est temps d'agir ».

Avec AFP

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