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Chaque année, des dizaines de milliers de patients sont victimes d’accidents médicaux en France, dont une large part serait évitable. Pourtant, leurs conséquences restent difficiles à mesurer, faute de données consolidées et en raison d’une sous-déclaration persistante.
Ancien chef du service de neurochirurgie à l’hôpital Bicêtre AP-HP, professeur à l’Université Paris XI et expert judiciaire depuis plus de vingt ans, Marc Tadié a vu défiler des centaines de dossiers. Au fil de ces expertises, il observe des accidents fréquents, souvent liés aux mêmes causes, sans qu’une réponse structurelle à la hauteur du phénomène ne soit apportée.
Dans son livre-enquête Le scandale des accidents médicaux - des dizaines de milliers de morts chaque année (Le Cherche-Midi, avril 2026), il entend mettre en lumière les défaillances du système de soins et alerter sur l’urgence de développer une véritable culture de la sécurité.
What’s up Doc : Comment définissez-vous un accident médical ?
Marc Tadié : Je préfère parler d’événements indésirables graves (EIGS) liés aux soins, qui est la terminologie officielle, qui conduisent à ce que l’on appelle communément un accident médical. Pour faire une comparaison : brûler un feu rouge est l’événement indésirable grave lié à la circulation ; l’accident, c’est le piéton renversé, et potentiellement sa mort. De la même façon, en médecine, l’événement initial déclenche l’accident.
Vous distinguez plusieurs catégories d’accidents médicaux. Lesquels ?
MT. : La première cause, paradoxalement, ce sont les erreurs dans le parcours de soins. On le voit par exemple dans les AVC. Deuxième cause : les erreurs médicamenteuses, qu’il s’agisse d’erreur de prescription ou d’indication. Troisième cause : les infections liées aux soins ; souvent contractées à l’hôpital, liées à des manquements aux règles d’asepsie. Quatrième cause : les erreurs chirurgicales, techniques pendant l’acte opératoire, ou liées à un défaut de surveillance post-opératoire. Ce sont par exemple les hématomes non détectés à temps, qui peuvent entraîner des paralysies ou autres déficits importants.
À côté de ça, la périnatalité et l’obstétrique sont présentées à part, pourquoi ?
MT. : D’abord parce que la France occupe un rang lamentable en matière de mortalité infantile. Ensuite, parce qu’il y a deux victimes : la mère et l’enfant. Enfin, cela reflète les failles actuelles du système de santé (manque de personnel, fermeture de lits et d’établissements) qui conduisent au non-respect des protocoles et à des erreurs dans le monitorage du fœtus.
« On considère que l’erreur est humaine et qu’elle est, de fait, inévitable. C'est faux »
Vous parlez d’un problème systémique. Comment mesurer l’ampleur du phénomène sans chiffres fiables ?
MT. : On a entre 175 000 et 300 000 victimes par an, selon les chiffres de l’État, dont plus de la moitié seraient évitables. On parle ici d’handicaps et de de conséquences lourdes, pas de simples douleurs. En revanche, il n’existe pas de statistique officielle sur les décès. J’ai donc repris catégorie par catégorie à partir des données disponibles, et, en les comparant avec l’international, je suis arrivé à un ordre de grandeur d’environ 30 000 décès par an. Les associations évoquent 50 000, le ministère plutôt 5 000. Mais dans tous les cas, c’est toujours trop.
Quels sont les conséquences humaines et économiques de ce nombre d’accidents médicaux ?
MT. : L’impact humain est évidemment immense. La perte d’un proche, un handicap lourd, des vies brisées : cela ne se chiffre pas. Il y a aussi des conséquences professionnelles majeures pour les victimes devenues inaptes au travail. Sur le plan économique, les coûts sont considérables : prise en charge du handicap, aides humaines, soins à vie. L’indemnisation moyenne par l’office national (Oniam) est d’environ 150 000 euros, mais certains cas atteignent plusieurs millions.
Le cœur du problème selon vous, c’est l’omerta autour de ces accidents. Comment se traduit-elle ?
MT. : Nous avons en France une culture de la fatalité. On considère que l’erreur est humaine et qu’elle est, de fait, inévitable. Des jeunes médecins considèrent presque normal d’avoir trois ou quatre accidents médicaux au cours de leur carrière. C’est faux : l’aléa thérapeutique n’existe pas. En dehors de cas exceptionnels, comme certaines réactions allergiques imprévisibles, les accidents ont toujours une cause identifiable, et une responsabilité.
Les médecins et les établissements cachent-ils volontairement les accidents médicaux ?
MT. : Le problème c'est la sous-déclaration chronique des événements indésirables : environ 1 sur 64, selon la Cour des comptes. Dans ma pratique d’expert judiciaire, sur 125 expertises, seuls deux cas avaient été déclarés. Les établissements, pris dans une logique de rendement, n’ont pas intérêt à déclarer des accidents survenus à cause du manque de moyens humains et matériels. Les médecins, eux, redoutent la stigmatisation de leurs collègues, tandis que les autorités sous-estiment le phénomène.
En fait, on passe du fatalisme à la culpabilité, en sautant l’étape sécurité. C’est contradictoire. Il faut absolument remédier à cela et cela commence par un véritable enseignement de la sécurité, à la fac, comme tout au long de la carrière. Et côté patients, la meilleure façon de faire changer les choses, c’est qu’ils sachent qu’ils peuvent eux aussi faire une déclaration d’EIG.
« Il faut un personnel dédié à la sécurité, comme dans l’aviation civile, capable de faire respecter les protocoles et d’interdire une intervention si nécessaire »
Au final, entre erreur individuelle et problème systémique, ou placez-vous le curseur de la responsabilité médicale ?
MT. : C’est un peu les deux à la fois : le système rend les erreurs plus fréquentes. Je vais donner un exemple. En chirurgie du rachis, dans les arthrodèses, les erreurs de visées pédiculaires sont fréquentes environ 25%. Aujourd’hui, il existe un appareil permettant de faire passer le taux d’erreur en dessous d’1%. Mais si ce matériel n’est pas mis à disposition par l’établissement, et que l’intervention est quand même réalisée et échoue, l’erreur devient à la fois humaine (technique du chirurgien) et systémique (faute de moyens).
Vous dites qu’il existe des solutions simples. Pourtant, face à cette culture de l’omerta et de la fatalité, cela suppose un véritable changement de paradigme…
MT. : Les solutions simples existent, elles ne sont simplement pas appliquées. Rendre obligatoire les protocoles de surveillances établis par les sociétés savantes, cela peut être mis en œuvre presque instantanément. Réouvrir des lits d’aval aux urgences pour éviter les renvois de patients qu’on aurait aimé garder, c’est pareil. Cela réduirait déjà d’au moins un quart les accidents.
Un rapport de la HAS en 2018 aux urgences avait identifié les problèmes et proposé des solutions. En 2024, elle est retournée inspecter les mêmes services. Rien n’avait changé.
Il faut un personnel dédié à la sécurité, comme dans l’aviation civile, capable de faire respecter les protocoles et d’interdire une intervention si les conditions ne sont pas réunies.
Vous montrez que l’anesthésie a réduit significativement ses EIGS grâce notamment à l’analyse de ces erreurs. Pourquoi ?
MT. : C’est une spécialité qui a eu pendant longtemps un nombre élevé d’EIGS. Contrairement à d’autres disciplines, un accident qui survient pendant l’anesthésie est visible et donc déclaré. À partir-là, ils ont été analysés par les sociétés savantes et des mesures ont été mises en place : double consultation pré-anesthésique, check-lists complètes, anticipation des difficultés d’intubation, monitoring peropératoire très strict avec équipe dédiée et suivi post-opératoire par des anesthésistes. On a tout pour éviter l’accident : la déclaration, l’étude, le retour d’expérience, les mesures et leur application. Résultat : une forte réduction des accidents.
Effectivement, cela paraît simple dit comme ça...
MT. : Ça l’est. Et c’est d’autant plus insupportable que ce ne soit pas fait que l’on connaît tous quelqu’un autour de nous qui a été victime d’un accident médical — qui plus est, dans la plupart des cas évitable. Il faut en parler, et que les pouvoirs publics prennent le problème à bras-le-corps, sans culpabiliser, pour assurer la sécurité et restaurer la confiance.
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