Patrick Pelloux, médecin clivant qui assume

Pour le grand public, Patrick Pelloux est l’urgentiste par excellence, un héros hospitalier dont l’aura a encore été renforcée par sa proximité avec les victimes de l’attentat de Charli Hebdo. Mais au sein de la communauté médicale, c’est un personnage qui suscite quelques clivages, pour utiliser un euphémisme. Rencontre avec un médecin entier.

What's up Doc. Tu es devenu « l’urgentiste le plus célèbre de France » en alertant l’opinion suite aux décès provoqués par la canicule de 2003, à une époque où l’on parlait beaucoup moins de réchauffement climatique. Tu as l’impression d’avoir été un peu prophète ?

Patrick Pelloux. Le mot « prophète », pas avec moi, merci (rires) ! Lanceur d’alerte, oui, ça j’accepte. C’était terrible de voir tous ces morts, et j’ai en quelque sorte fait ma Greta Thunberg, avec moins de succès (rires). Ça m’a d’ailleurs appris beaucoup de choses.

WUD. Par exemple ?

PP. Je n’ai jamais eu de plan de communication, mais j’ai vite compris que la notoriété a un coût, surtout dans le monde de la médecine. C’est un univers où l’on place les professeurs en tête, les autres n’existant soi-disant pas. Mais je ne regrette pas de l’avoir fait : c’était la première fois que les conséquences du réchauffement climatique étaient si visibles, et avec le recul, on s’aperçoit quand même que notre pays sait s’améliorer. En 16 ans, la société a compris l’ampleur du phénomène, de la prévention a été faite. On n’arrivera jamais à zéro surmortalité, mais lors de la canicule de cette année, il n’y a eu « que » 1 500 morts.

WUD. Tu dis que tu n’avais pas de plan de communication… Comment expliques-tu le succès médiatique de tes interventions lors de cette canicule ?

PP. Il n’y avait alors pas de réseaux sociaux. Notre syndicat, l’Amuf (Association des médecins urgentistes de France, NDLR) avait un lien direct avec les journalistes : nous disions les faits et donnions notre interprétation en envoyant sans arrêt des communiqués de presse. Il y avait quelque chose de moderne : on ne passait pas, comme les autres syndicats, par des conférences de presse.

WUD. Tu étais d’ailleurs interviewé dans le service, en tenue de travail, et non en costume-cravate à la sortie d’une conférence…

PP. Justement, la première conséquence de la canicule a été le recrutement, dans tous les hôpitaux, de chargés de communication qui ont eu ordre d’interdire aux journalistes d’entrer dans les hôpitaux, qui ont été mis au secret, comme les centrales nucléaires ! C’est bloqué.

Je ne vous ai pas appelé pour vous demander cette interview !

WUD. Tu parlais du prix de la notoriété. Quel est celui que tu as payé ?

PP. Tu ne te fais pas que des amis. Ça a entraîné énormément de jalousie, notamment de la part des hospitalo-universitaires. Ils ne comprenaient pas, et d’ailleurs ils ne comprennent toujours pas, ce que je faisais là.

WUD. C’est vrai que tu es une personnalité clivante dans le milieu médical, bien au-delà des hospitalo-universitaires d’ailleurs…

PP. Oui, les libéraux, par exemple, n’ont pas accepté que je dise en 2002 que les urgentistes ne sont pas là pour faire le travail que les autres ne veulent pas faire. Ils m’avaient traîné au Conseil de l’Ordre pour cette petite phrase ! Mais je n’ai rien contre eux !

WUD. Ta notoriété ne t’a donc pas servi dans ta carrière ?

PP. Au contraire, ma carrière a été terminée.
À l’hôpital Saint-Antoine, j’étais adjoint au chef de service des urgences, puis je me suis occupé de l’unité fonctionnelle des urgences. Mais un beau jour, j’ai été rétrogradé et basculé au Samu. 

WUD. Comment cela s’est-il passé ?

PP. Un soir de 2008, je suis de garde et une panne d’électricité se déclare dans l’hôpital. Je gère l’incident, et à 1 h du matin, mon portable sonne, c’est Europe 1. Ils me demandent s’il y a une panne électrique, je leur demande comment ils le savent et ils me disent qu’il y a eu une dépêche : le directeur photo de l’AFP était dans la salle d’attente, il accompagnait son père. Toute l’aristocratie de l’hôpital a cru que j’avais fait un plan de com’ sur le truc, alors que je n’y étais pour rien, et c’est pour ça que j’ai été muté. La légende a même prétendu que j’étais un mauvais médecin, que j’aurais arrêté la médecine ! Manque de bol, je ne suis pas si mauvais que ça, et je continue à travailler !

WUD. Ces déboires ne t’empêchent pas de continuer à rechercher l’exposition médiatique…

PP. Je ne recherche rien. Je n’ai jamais appelé un journaliste en lui disant que je voulais venir à son émission. Je ne vous ai pas appelé pour vous demander cette interview ! Je n’appelle jamais, parce que j’ai eu l’occasion de travailler avec de très grands journalistes à Charlie Hebdo, qui m’ont montré que si ce que tu dis est juste, pertinent, en phase avec le débat collectif, le journaliste va venir de lui-même.
 

WUD. Est-ce que tu refuses des sollicitations ?

PP. Oui, bien sûr. Je ne fais notamment plus les émissions un peu ludiques, je ne m’en sens plus capable. C’est probablement une conséquence de l’attentat de Charlie Hebdo.

Je me suis aperçu que j’aimais la solitude de l’écrivain

WUD. D’ailleurs, peux-tu nous raconter comment ça a commencé avec Charlie ?

PP. Très bien ! C’est la fin de l’histoire qui est médiocre (rires). Ça a commencé en 2001, ils avaient fait un reportage sur les urgences, et ça m’avait fait marrer de voir débarquer Charb et Cabu dans le service. Philippe Val, le directeur de la rédaction, m’a dit qu’il fallait que j’écrive. Je lui ai répondu que je ne savais écrire que des ordonnances, puis je me suis aperçu que j’aimais la solitude de l’écrivain, seul devant l’écran avec son chat et sa tasse de thé. Je suis entré au journal en 2004 et j’ai tout appris. Je pense à eux tous les jours. Le journal me manque. On ne croise qu’une fois dans sa vie un Cavanna, un Cabu, un Bernard Maris… C’était merveilleux.

WUD. Pour en rajouter dans la nostalgie et te replonger dans ta jeunesse, peux-tu nous dire pourquoi et comment tu es devenu médecin ?

PP. Quand j’étais ado, j’adorais la musique. Mais un de mes neveux est mort écrasé par un tracteur dans les Hautes-Alpes, et ça a chamboulé toute la famille. Je me suis alors dit que je ferais soit musicien, soit docteur. Je suis finalement parti sur la médecine parce que j’aimais beaucoup la notion d’études.

WUD. Et pourquoi les urgences ?

PP. La médecine, c’est une affaire de rencontres. J’étais externe, aux urgences de l’hôpital Trousseau, et c’est là que j’ai rencontré le Pr Henri Carlioz, qui était le chef du service, mais aussi un vrai philosophe. À l’époque, je voulais faire de la médecine humanitaire, mais c’est dans son service que j’ai réalisé qu’on pouvait faire de la médecine humanitaire aux urgences. C’est comme ça que j’ai commencé, et quand j’ai eu mon diplôme de médecine en 1994, j’ai été embauché aux urgences de Saint-Antoine.

WUD. Et c’est aussi de ce moment que date ton engagement syndical ?

PP. Oui. On n’avait aucun statut, on était de la chair à canon. J’étais attaché vacataire à 6 vacations par semaine, chaque vacation étant payée 250 francs. On n’en vivait pas, il fallait donc faire des gardes. J’étais marié, j’avais 2 enfants, et mon couple a été sacrifié sur l’autel de ce travail où je devais faire 3 à 4 gardes par semaine. Je suis parti dans le militantisme parce qu’il y avait une incompréhension avec les vieux syndicats : ils ne voulaient pas voir que l’insertion des jeunes dans le monde du travail est extrêmement complexe à l’hôpital. C’est comme ça qu’est née l’AMUF.

J’ai réalisé qu’on pouvait faire de la médecine humanitaire aux urgences

WUD. Et que pense le syndicaliste que tu es du nouveau DES de médecine d’urgence ?

PP. Je suis contre. Pour moi, la médecine d’urgence est une spécialité, certes, mais elle doit rester ouverte à tout le monde et aux autres disciplines. L’erreur, c’est d’en avoir écarté la médecine générale. C’est une connerie sociale et scientifique. J’ai proposé de rouvrir la capacité de médecine d’urgence, mais les doyens s’opposent aux passerelles qu’il faudrait construire. Avec le DES, on s’enferme dans notre spécialité : nous sommes en train de créer notre propre pénurie, qui se ressent déjà. On va chercher les médecins d’Afrique du Nord, on les sous-paie. C’est du racisme. Et en parallèle, ce qui est rare étant cher, on voit le travail intérimaire qui flambe.

WUD. Il faut donc selon toi introduire davantage de fluidité dans les carrières médicales ?

PP. Évidemment. Pourquoi, alors que dans tous les domaines les gens changent plusieurs fois de métier au cours de leur vie, la médecine resterait-elle les deux pieds dans le XXe siècle ? Tu es proctologue à 25 ans, tu vas voir des trous du cul toute ta vie ! C’est bien sûr caricatural, mais les gens doivent pouvoir évoluer.

WUD. Pour faire face à la pénurie, on parle aussi énormément de délégation de tâches. Qu’en penses-tu ?

PP. Je pense que les métiers doivent évoluer, et les délégations de tâches me semblent donc normales. Les gens qui ont une entorse de cheville doivent pouvoir avoir un accès direct chez le kiné. De même pour les infirmières, qui doivent pouvoir exercer comme infirmières de pratique avancée. Mais il faut que ce soit encadré, et il faut garder à l’esprit une question : si on donne plus de travail à ces infirmières de pratique avancée, qui fera leur travail de base ? 

WUD. Ces délégations de tâches sont l’une des solutions avancées pour répondre au mouvement qui touche les urgences depuis le mois de mars. Penses-tu que celui-ci peut déboucher sur d’autres progrès pour l’hôpital ?

PP. C’est très compliqué. Tout dépendra du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. Si le Gouvernement a compris le message, l’ONDAM (Objectif national de dépenses de l’Assurance maladie, NDLR) sera entre 3 et 4 %*. Mais il y a un débat entre les gens de terrain et les autres. On risque de rester sur la dictature de Bercy, qui continue à demander des fermetures de lits. Face à cela, on se rend compte qu’il est très difficile de mobiliser les médecins, que le monde de l’urgence est fracturé, que le dialogue social est rompu. Mais je reste optimiste… tant que le gouvernement ne touche pas à la Sécurité sociale !
 

BIO express
1994 : Obtient son diplôme de médecine à Paris et commence à travailler aux urgences de l’hôpital Saint-Antoine.
1998 : Cofonde l’AMUF. 2001. Rencontre l’équipe de Charlie Hebdo et entame leur collaboration.
2003 : Devient « l’urgentiste le plus célèbre de France » lors de la canicule.
2008 : Est muté au SAMU de Paris.

 

BIBLIO express
2007 : Histoire d’urgences, Éditions du Cherche-Midi
2008 : J’aime pas la retraite, Hoebeke (avec Charb)
2017 : L’Instinct de vie, Éditions du Cherche-Midi.
2019 : Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux, Robert Laffont, à paraître.

* Entre le moment où nous avons réalisé cet entretien et celui où nous mettons sous presse, l'Ondam a été fixé à... 2,3 %.
 

Portrait de Adrien Renaud
article du WUD 46

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