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Un chef d'entreprise en pleine crise existentielle découvre dans le sous-sol de son magasin de meubles une enfilade de pièces semblant constituer un labyrinthe sans fin. Un jour, il disparaît. La psychiatre qui le suivait en thérapie et à qui il avait confié sa découverte se lance à sa recherche et se retrouve elle aussi happée dans cette arrière-boutique infernale.
Le phénomène des backrooms, succès viral né de la publication anonyme, sur un forum, de la photo d'une pièce vide et impersonnelle, et ayant donné lieu à la fictionnalisation des "espaces liminaires", univers de transit d'une inquiétante étrangeté, accidents en bordure d'une réalité vidée de toute présence humaine et rappelée par des indices mobiliers et décoratifs à l'agencement dissonant. Les monstres y rôdent occasionnellement, mais l'angoisse naît surtout de ce vide extensible à l'infini, symbolisant ou préfigurant l'extinction d'une humanité dont ne subsisteraient que les vestiges de son matérialisme effréné.
Cette dimension politique quasi-marxiste, celle-là même qui était au coeur de l'imaginaire sur lequel il a su surfer, Kane Parsons a l'intelligence de s'en décaler pour nous offrir une métaphore habilement conduite, évidente après coup, mais que le plaisir esthétique, communicatif et évolutif pris à créer son propre metaverse rend constamment surprenante. Backrooms est avant tout un film extrêmement ludique, qui joue à nous faire peur plus qu'il ambitionne à engendrer du trauma. Il n'est cependant pas dépourvu de malaise, tant il renvoie à des conflits psychiques universels, par des résonances intimes.
« C'est ainsi sur un piège à trois niveaux que repose le film, selon qu'il se place, successivement, du point de vue du patient, du clinicien ou du scientifique »
C'est en effet sur une relecture de la théorie des schémas dysfonctionnels précoces que s'ouvre le film, basée sur les impasses et les répétitions sans fin vers lesquelles nos erreurs de logique et nos choix inconscients nous conduisent. Cette répétition de scénarios de vie, celle à laquelle est confronté le pauvre Clark, d'une pitoyabilité que Chiwetel Ejiofor rend savoureuse, constituerait ainsi la référence possible de ces backrooms, ramenées à la symbolisation de notre enfermement mental. Mais ce serait sous-estimer la roublardise du réalisateur que de réduire le film à cette resucée. Car bien que le film illustre parfois mot pour mot cette modélisation psychopathologique, il semble tout autant nous dire de nous en méfier.
C'est ainsi sur un piège à trois niveaux que repose le film, selon qu'il se place, successivement, du point de vue du patient, du clinicien ou du scientifique - représenté par un deus ex machina conclusif - tous trois se retrouvant peu ou prou Gros-Jean comme devant. Si Clark est pris au piège de ses propres représentations mentales, qui selon le principe énoncé par Jeffrey Young se battront littéralement, et jusqu’au bout, pour leur propre survie en le condamnant à périr dans l'illusoire confort du statu quo, sa psychiatre n'est pas moins victime des siennes. Survivante des violences engendrées par la pathologie délirante de sa mère, ayant vraisemblablement choisi sa voie dans une volonté de réparation voire de sauvetage, elle semble se perdre dans la relation thérapeutique autant que dans une approche causaliste et excessivement logique de la paranoïa de son patient, sous-estimant sa dimension délirante et sa dangerosité.
Ces backrooms à l'architecture complexe et aux degrés de lecture inépuisables représentent à l'évidence le fonctionnement cérébral. Et l'équipe de scientifiques qui ambitionne de le cartographier et de le maîtriser sont aux prises avec une impasse autant que tous les autres. Si le psychiatre et le psychologue offrent des modèles de compréhension aux limites évidentes, le neuroscientifique, lui, est confronté à la boîte de Pandore que représente un domaine où l'évolution est constante et l'inconnu majoritaire. Attention aux cerveaux qui portent en eux la potentialité des puits sans fond et des labyrinthes sans issue: ils sont à l'origine des drames les plus terribles...et des films les plus réussis.