Les Francais et leurs médicaments : Dominique Martin est perplexe

Mais pourquoi sont-ils aussi méchants ?

Au cours d’un séminaire, le directeur de l’ANSM s’est exprimé sur les rapports très particuliers qu’entretiennent les Français avec leurs médicaments, entre amour et rejet. Une relation ambigüe qui finit toujours par un flot de haine dirigé contre l’agence française du médicament, semble expliquer Dominique Martin.

« Atypique » et « paradoxale ». C’est par ces mots édulcorés que le directeur de l’ANSM a qualifié la position de la population française vis-à-vis du médicament, rapporte APMnews. Le 30 novembre dernier, il était invité à prendre la parole lors d’un cycle de séminaires organisés par France Stratégie à Paris sur la place de l’expert dans le débat public. Et les Français semblent un peu compliqués pour Dominique Martin, qui préfèrerait sans doute être à la place de son homologue néerlandais, à l’heure qu’il est.

« La France a une caractéristique particulière par rapport aux autres pays d’Europe. C’est un pays où l’on a une forte appétence à la nouveauté, et une forte appétence à la consommation de médicaments », a-t-il expliqué avant de constater qu’en même temps, « le niveau de conflictualité est très élevé », contrairement aux autres pays d’Europe, et notamment au Nord.

Amoureux trahis

Le Français a longtemps adoré ses médicaments. Au 20e siècle, les innovations amenaient avec elles des bénéfices importants à porter à la gloire de la chimie triomphante et des laboratoires (Français) à la pointe. Ce qui a sans doute contribué à placer la consommation hexagonale « en tête, ou dans les premiers, pour de nombreuses classes de médicaments : antibiotiques, antalgiques, anti-inflammatoires, psychotropes », a rappelé le directeur.

Mais depuis, les scandales pharmaceutiques sont passées par là, et les Français, même s’ils sont toujours amoureux, se demandent s’ils n’ont pas été trompés. Mediator, Depakine, Essure… Le retentissement médiatique des affaires de ces dernières années et la montée de la défiance envers les médicaments et les vaccins n’ont pas aidé le directeur à s’installer confortablement dans ses pantoufles ANSM. Alors que les problèmes sont les mêmes ici et ailleurs, « la manière dont c’est traité en France, avec une situation de crise aiguë, est différente des autres », estime-t-il.

Gloubi-boulga de science et de communication

Dernière épine de taille dans son pied : le Levothyrox. L’agence paie le prix de sa communication défaillante. « Notre analyse du risque en amont a été insuffisamment sociétale », a reconnu M. Martin. « La technique consistant à passer par la relation médecin-patient pour informer les patients est obsolète ». Quelques 400 000 courriers d’information avaient en effet été envoyés aux professionnels de santé avant le changement de formule.

Mais les voix des patients mécontents du changement de formule – qui, même si 15 000 cas d’effets indésirables ont été signalés, représentent moins de 0,6 % des 2,6 millions de personnes sous levothyroxine – et de certains journalistes dangereusement attirés par l’intérêt que suscitent ces scandales auprès du grand public ont eu raison de la raison. Elles ont englué le débat dans un grand n’importe quoi scientifico-médiatico-politico-juridique.

Bon courage, Dominique

Ebdo, en avant-première de son premier numéro, n’a pas hésité à titrer « Les 13 morts du Levothyrox cachées par les autorités françaises » en guise de buzz, sans doute efficace. Une affirmation croustillante, (à peine) nuancée dans le texte qui accuse de mensonges « les autorités sanitaires », en y mettant quelques formes. La nouvelle a fait son effet dans les médias généralistes, et dans l’esprit du grand public, malgré les précisions rappelant qu’aucun lien de causalité n’a été établi.

Une information qui n’apporte pas grand-chose donc, si ce n’est de l’inquiétude chez certains patients sous Levothyrox, et une pièce de plus dans une série de passes d’armes médiatiques entre la journaliste d’Ebdo, l’ANSM et son directeur. Voilà où le débat se situe désormais, loin d’une discussion scientifique de qualité sur le sujet.


BOUM, le "scoop" d'ebdo (capture d'écran du site)

Malheureusement pour M. Martin, quand l’agence se plante, en ce moment, c’est la tempête à tous les coups. L’ANSM va bientôt devoir se prononcer sur une demande d’AMM pour le baclofène en traitement de l’alcoolo-dépendance. Entre les pro- et les anti- qui font parfois preuve d’une « violence inimaginable » et envoient « des insultes » à l’ANSM, quelle que soit la décision, ça risque de chier dans le ventilo pour son pilote.  


Article édité le 08/12/2017 à 11h30

Crédits photo : Orangina (Suntory)

Retrouvez dans la vidéo ci-dessous La Consult' de Dominique Martin 

Source: 

Jonathan Herchkovitch

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