« La prison est un lieu o`u il n’est pas possible de s’épanouir »

Entretien avec le Dr Michel David, psychiatre en milieu carcéral

Schizophrénie, dépression, syndrome maniaco-dépressif : nombreux sont les détenus qui souffrent de troubles mentaux. Or la qualité de la prise en charge fait débat. Dans un rapport intitulé « Double peine », l'ONG Human Rights Watch dénonce une insuffisance d’accès aux soins psychiatriques en prison. Pour le Dr Michel David, président de l’Association des secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire (ASPMP), le problème est consubstantiel à la prison.


What’s up Doc. Le rapport de Human Rights Watch pointe une difficulté à recruter des psychiatres en prison. À quoi est-elle due ?

Michel David. Il y a déjà une pénurie de psychiatres à l’hôpital, et ce n’est certes pas en prison qu’ils vont se précipiter en priorité ! C’est aussi le cas pour les médecins somaticiens. Beaucoup n’ont pas envie de travailler en prison.

WUD. La prison fait peur ?

MD. Il y a une réticence certaine quand on ne connaît pas du tout le système carcéral. Certains internes qui viennent pour la première fois découvrent que ce n’est pas du tout ce qu’ils imaginaient et que le travail est très intéressant. Mais il y a des préjugés, des craintes, et beaucoup n’y mettent jamais les pieds.

WUD. Qu’en est-il des conditions de travail ?

MD. Il y a des prisons avec des locaux vétustes ou exigus. Mais le plus compliqué en prison, c’est l’atmosphère. Il y a des gens qui ne supportent pas d’avoir une enfilade de portes fermées à clé à franchir. Une autre difficulté, c’est d’avoir en permanence le regard de l’administration pénitentiaire sur son travail. C’est lourd, et il faut se battre pour le secret professionnel.

WUD. Pour quelle raison ?

MD. Il y a une demande de positionnement du médecin de la part de la pénitentiaire, notamment lorsque le détenu fait l’objet de sanctions et doit être placé en quartier disciplinaire. Or, la prison est un lieu paranoïaque, où il n’y a pas d’intimité : l’espace de confidentialité du soin doit être absolument respecté. Toute forme de transgression du secret médical sape l’objectif final du soin.

WUD. La surprescription de médicaments en prison est aussi dénoncée.

MD. Les médicaments sont réclamés par les détenus eux-mêmes. Au-delà des grands malades psychotiques, il y a beaucoup de détenus qui sont angoissés, qui réclament des somnifères afin de passer le temps, car il n’y a rien à faire en prison. Certains font aussi pression pour avoir des médicaments afin de s’en servir comme monnaie d’échange.

WUD. Le rapport parle d’un « cycle sans fin d’hospitalisation (…) et de détérioration » pour les détenus atteints de troubles mentaux.

MD. C’est vrai, mais ce n’est pas forcément un problème d’insuffisance des soins. Normalement, l’hospitalisation à temps plein [en psychiatrie générale ou en UHSA, ndlr] ne dépasse pas deux mois. Une fois que le détenu est à peu près stabilisé, il retourne en détention. Et là, même avec un suivi correct, les rechutes se produisent.

WUD. Même lorsque les soins sont à la hauteur ?

Vous savez, la prison est un contexte assez épouvantable, où il n’est pas possible de s’épanouir. Forcément, certains décompensent. Il faudrait repenser les conditions de vie en prison. Mettre plus de soin dans un lieu aussi perverti, c’est dépenser beaucoup d’argent, et pas forcément pour plus d’efficacité.

WUD. Le vrai problème, c’est donc la prison elle-même ?

MD. Il faudrait modifier totalement le système carcéral, mais ça prendrait des décennies et la population n’est pas prête à ça. On a bien vu, avec les réticences vis-à-vis de la loi Taubira sur la contrainte pénale [comme alternative à l’incarcération pour les délits, ndlr], qu’il y a beaucoup de freins politiques et sociétaux. Les gens préfèrent que les criminels soient bouclés en prison plutôt que suivis à l’extérieur.


Pour en savoir plus, on pourra se reporter au document « Les soins en prison : chronique d’un malentendu », compte-rendu d’une intervention du Dr Michel David dans le magazine de l’Union syndicale des magistrats (USM), ou à son ouvrage récent « Soigner les méchants. Ethique du soin psychiatrique en milieu pénitentiaire ».

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Les soins psychiatriques en prison

La prise en charge de la santé mentale en prison s’organise sur trois niveaux :

-       Niveau 1 : consultations et soins de groupes organisés par des professionnels de santé mentale détachés dans la prison.

-       Niveau 2 : « hospitalisation de jour » au sein d’un service interne à la prison (service médico-psychologique régional, SMPR).

-       Niveau 3 : hospitalisation complète, à l’extérieur, en service de psychiatrie générale ou dans des unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA).

La population carcérale est particulièrement vulnérable : une étude française de 2004 estime que 8 hommes sur 10 et plus de 7 femmes sur 10 ont au moins un trouble psychiatrique. Quant au taux de suicide des détenus, il est de sept fois supérieur à celui de la population générale.

Source: 

Propos recueillis par Yvan Pandelé

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