La peur des couples - Critique de « Le son des souvenirs » d’Oliver Hermanus et de « Pillion » de Harry Lighton

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Chacun à leur façon, et en jouant plus ou moins subtilement sur un classicisme pour mieux en détourner les codes, Oliver Hermanus et Harry Lighton signent des œuvres, l’une bouleversante l’autre enthousiasmante, qui racontent en creux une certaine histoire de l’homosexualité autour d’un thème commun : l’empêchement. 

La peur des couples - Critique de « Le son des souvenirs » d’Oliver Hermanus et de « Pillion » de Harry Lighton

Le Son des souvenirs © Fair Winter LLC / Pillion © Chris Harris
 

À un siècle d’écart mais sur la même semaine ou presque, voici qu’arrivent sur nos écrans deux œuvres éclairant, sous le prisme de l’actualité du récit qu’elles transposent - il s’agit de deux adaptations littéraires -, la façon dont l’homosexualité colore un rapport amoureux. À la passion romanesque de deux américains issus de la ruralité et sublimant d’emblée leur amour par une mélomanie commune répond un couple de l’Angleterre moderne, improbable alliance entre un biker aussi sculptural que glacial et un jeune gay introverti se découvrant une « prédisposition à la dévotion ». Le devenir de chacun, que l’on tentera au maximum de ne pas spoiler, fait qu’au final leurs destinées semblent se rejoindre, pas tant dans leur issue que dans la signification de celle-ci. 

Deux amours, deux époques 

Le Son des Souvenirs assume une tonalité romanesque et romantique au diapason de la tradition que cherchent à capter et à conserver Lionel et David, chasseurs de sons enregistrant primitivement les mélopées issues des terroirs qu’ils arpentent et des communautés qu’ils rencontrent. Le réalisateur Oliver Hermanus nous offre surtout à voir et à ressentir la façon dont naît une relation entre deux êtres, dont l’attirance radicale se double aussitôt d’une impossibilité absolue, autant sociétale, historique, que psychologique, d’y accoler l’expression, voire la représentation même du sentiment amoureux. Un couple condamné à ne pas l’être, une évidence abîmée en incongruité par son contexte. Le personnage, secondaire mais fulgurant, interprété par un Josh O’Connor qui transpercera les cœurs les plus insensibles, suggère d’ailleurs que cet empêchement est bien plus profond, à rechercher dans la façon dont la guerre a dramatiquement brisé son aspiration à envisager et embrasser l’humanité et l’altérité en tant que trésor. En résulte un mélo frisant le sublime, empruntant tout autant aux codes du panthéisme - le poison d’une guerre lointaine et de conventions indépassables contaminant la pureté d’un sentiment autant que celle de la Nature auquel il appartient et au sein de laquelle il grandit - que du romantisme. Mais de façon si forcenée que le film, tant dans ses intentions que par son geste, est presque moderne. En écho à sa conclusion, il en devient un objet archéologique issu d’une fouille et déposé, pour observation, aux jeunes générations. Celui d’une époque où la question des limites se posait à peine, tant elles étaient synonyme d’inconcevabilité. 

« Pillion, agent agréablement et gentiment provocateur, est en quelque sorte, et paradoxalement, l'antithèse du précédent »

Ces jeunes générations qui tentent, au travers d’une cartographie réactualisée des pratiques et des relations sexuelles et sentimentales, de redéfinir l’amour autant que d’y échapper, et qui par delà un anticonformisme en étendard semblent se heurter à l’inéluctabilité de la norme et de la convention. Ainsi en est-il de Pillion, agent agréablement et gentiment provocateur, se réjouissant de choquer le bourgeois pour mieux lui montrer l’humanité de ses personnages supposément déviants. Le film est en quelque sorte, et paradoxalement, l’antithèse du précédent : à sa fraîcheur de rom’com’ typiquement anglaise et populaire à la Bridget Jones acidulée, plus que pimentée, à la sauce BDSM renvoie un classicisme presque désuet. Le scénario fétichiste radical dans lequel s’enferme le couple donne à celui du film une trop grande prévisibilité, renforcée par l’influence évidente du cinéma de Fassbinder. On pense aux Larmes amères de Petra von Kant mais surtout à Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, réalisé par François Ozon d’après un manuscrit posthume du maître. Le film doit beaucoup à Alexander Sarksgård, qui en jouant de son statut d’icône et de fantasme confère à son personnage une dimension énigmatique constante et permet au film d’échapper à toute conclusion simpliste sur les rapports à l’œuvre. Au sein de ce scénario de domination et de soumission, bien malin qui pourrait dire si et quand surgit, en lui, le moindre sentiment, et comment le caractériser.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/lautisme-au-cinema

Les deux films épousent ainsi une mythologie pour mieux illustrer une mécanique autant universelle que propre à l’homosexualité, la difficulté ne résidant pas tant dans le fait d’aimer que de s’engager. Pillion acte d’ailleurs le fait que « s’assumer » ne constitue pas une issue permettant de l’évacuer ou de la résoudre. Tout au plus de la recycler. 

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