La fois où je me suis enfui de chez le médecin

Même les journalistes santé tombent malades. Alors ils font comme tout le monde : ils décrochent leur téléphone et essaient de dénicher un toubib en pleine épidémie de gastro. Quitte à avoir des surprises.

 

Certes, ne pas avoir de médecin traitant, ce n’est pas très malin. Alors quand il faut dénicher un toubib un 4 janvier, on fait comme tout le monde, journaliste santé ou pas : on jette un œil aux sites de rendez-vous en ligne (désertiques) puis on épluche les pages jaunes à l’envers… Un appel, deux, trois. Bingo : rendez-vous le lendemain, en secteur 1.

Un brin de contexte. J’habite dans une ville de banlieue étrangement cossue au sein d’un département sinistré d’Île-de-France. Autrement dit, le monde s’y partage en deux catégories : ceux qui ont un portefeuille chargé et profitent d’un secteur 2 pléthorique. Et les autres, qui se pressent dans un secteur 1 saturé. Moi, je creuse.

Il y a ceux qui aiment les gens…

C’est donc par un froid matin de janvier que je me presse au cabinet du bon Dr X. La salle d’attente est vide. De patients, mais pas d’informations. Médecins, sachez-le : c’est dès le lobby que votre patient vous juge. Mon toubib est-il du genre austère ou chaleureux ? Revue Cochrane ou homéopathie ayurvédique ? Vieille France ou santé 3.0 ? En chaque patient sommeille un Sherlock Holmes.

Eh bien la salle d’attente où je me trouve a des airs de local syndical. Pas le genre MG France, plutôt UFML... Les murs y sont tapissés de feuilles A4 comminatoires, des tarifs des consultations à l’étranger (c’est plus cher en Suisse) à l’aimable encart destiné à dissiper tout malentendu : « ICI ON N’APPLIQUERA JAMAIS LE TIERS PAYANT !!! ». Au détour, on apprend que toute consultation non annulée un jour à l’avance est due.

Bon. À ce stade, pas besoin de s’appeler Sherlock pour capter le fond de l’affaire : dans ce cabinet, le fric n’est pas un tabou. Plutôt un totem.

… et ceux qui aiment l’argent

Je tourne comme un patient en cage. C’est qu’on est un peu idéaliste, même quand on est malade. Non qu’on s’attende à être soigné à l’œil, mais enfin, le tact et la mesure… Hippocrate… la vocation… Alors certes, les loyers sont chers et l’acte mal payé…

C’est à ce point de ma réflexion que mon regard se porte sur les tarifs. Les vrais, pas ceux pratiqués à Genève. Ah tiens, c’est original : ici le praticien fait payer 12 euros… la prise de rendez-vous. À quoi s’ajoute une majoration de 10 euros « pour les patients non suivis au cabinet ».

Soit, si l’on récapitule, la modique somme de QUARANTE-CINQ EUROS la consultation. Mazette, voilà du tarif conventionné !

 

L’objet du délire


Une pincée de poudre d’escampette

Alors, de deux choses l’une. Soit je me résous à lâcher 300 balles (oui, je pense en francs en situation de stress) pour un simple arrêt maladie. Soit je trouve une échappatoire. Je balaie le couloir du regard : désert. À peine un filet de voix derrière la porte. Ma consultation devrait avoir commencé depuis dix minutes. Que faire ?

Je n’en suis pas fier, mais la technique est bonne. J’empoigne mon téléphone – « Allo ? Comment ça c’est urgent ? Attends je sors, je ne t’entends pas… ». Et me voici dévalant l’escalier pour ne plus jamais revenir. Une fois en bas dans la rue, je lève les yeux. Sur la plaque, l’inscription « secteur 1 » se détache en lettres d’or…

Le salut dans la fuite

Pas glorieux, ce repli stratégique. J’en conviens. Mais enfin, la désobéissance tarifaire non plus, ce n’est pas glorieux. Revendiquer des frais insolites et tapisser sa salle d’attente de tracts fulminants pour mieux soigner ses tarifs ? Il y a des secteurs pour ça : le 2, ou même le 3.

Sans doute ce médecin est-il compétent. Peut-être même qu’il prend trente minutes par consultation, soigne les sans-abris gracieusement. Ou peut-être s’est-il habitué à voyager en classe affaires. Je ne le saurai jamais.

Je ne le dénoncerai pas, comme me l’ont conseillé plusieurs personnes. Mais une chose est sûre : je vais de ce pas trouver un toubib pour qui l’argent n’est pas une obsession. Dieu merci, ils sont nombreux.

Et pour mon arrêt maladie, il faudra me croire sur parole.

 

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Et c’est légal ?


Eh bien non. L’article 53 du code déontologie médicale dispose que « les honoraires du médecin doivent être déterminés avec tact et mesure, en tenant compte de la réglementation en vigueur ». Du côté de l’Ordre, les choses sont claires. « Un médecin secteur 1 doit appliquer les tarifs sécu, sauf en cas d’exigence particulière du genre "je veux un rendez-vous demain à 12h58" », explique le Dr Jean-Marie Faroudja, en charge de l’éthique et de la déontologie à l’Ordre. « Prendre un rendez-vous chez un médecin ou consulter en-dehors de son médecin traitant, ce ne sont pas des exigences particulières », précise-t-il. De tels dépassements de tarifs sont donc abusifs et peuvent donner lieu à des sanctions conventionnelles ou disciplinaires.

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