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« J'ai toujours fui les médecins... Sauf ici », sourit Frédéric L. Chemise relevée, ce sexagénaire grisonnant pointe des cicatrices quadrillant son ventre. Avant de trouver, en 2024, la maison de santé Pyrénées-Belleville, cet ex-directeur de supermarchés n'avait « pas de médecin traitant » malgré ses multiples pathologies : « diabète, problèmes cardiaques, hernies, polypes, dépression, addiction... » égrène-t-il.
Contraint d'arrêter de travailler, il se retrouve avec « 20 kg de comptes-rendus médicaux, d'analyses, complètement perdu ». Ici, sa généraliste lui propose l'appui de deux professionnels de la structure : la psychologue, et un médiateur en santé chargé d'aider aux démarches.
« Le médiateur, Matthieu, m'a accompagné partout : Assurance maladie, mutuelle, médecins-conseil de la Sécu, qui m'ont mis en invalidité... Il m'a mis en confiance, m'a expliqué mes droits. Sans lui, j'aurais abandonné », assure Frédéric.
Depuis 2022, la maison de santé participe à l'expérimentation « Secpa » (Structures d’exercice coordonné participatives), qui compte 26 centres. En complément des consultations des neuf médecins et cinq infirmiers, elle reçoit 600 000 euros pour financer notamment trois médiateurs en santé, le coordinateur, la psychologue, des interprètes, mais aussi des « ateliers » et « groupes de travail » avec les usagers, pour développer leurs « connaissances en santé » et les faire participer aux décisions.
Recréer du lien
Marine Legros, médiatrice, se voit comme « une interface entre le monde médical et l'extérieur » pour « lever les obstacles » au soin.
Le médecin peut lui adresser un patient « quasi-expulsé de son logement, surendetté », « diabétique, mais sans ressources pour se nourrir », ou encore « non-francophone, qu'il faut accompagner chez des spécialistes à l'hôpital »...
Face à des institutions aux démarches de plus en plus dématérialisées, le médiateur est « un soutien », joignable sur son portable, qui « répare le lien » avec le système social, explique-t-elle.
Elle anime aussi « l'atelier d'accès aux droits » dans un lieu associatif voisin. Sur des nappes bariolées, entre ordinateurs et gâteaux, des médiateurs et d'ex-patients y tiennent une « permanence » le mercredi.
Yeux cernés, une trentenaire roumaine observe Marine réunir les nombreux documents pour sa demande d'aide médicale d'Etat (AME). D'autres viennent résoudre des problèmes d'arrêt maladie non indemnisés, « réactiver » une mutuelle...
Réveil musculaire, étirements : dans un centre socio-culturel proche, six patients participent, eux, à « l'activité physique adaptée », pratique reconnue pour « se remettre en forme » et « retrouver une autonomie » mais non remboursée par l'Assurance maladie, explique l'enseignant, Théo.
Loin des blouses blanches, tous expliquent à l'AFP se sentir « plus à l'aise », « poussés par le groupe ».
D'autres ateliers existent : relaxation, « cantine » pour préparer et partager un repas avec des soignants, « café santé » d'éducation thérapeutique, ou « groupe marche » contre l'isolement et la sédentarité.
Modèle fragile
« On veut agir autant sur la santé clinique que ses déterminants » et développer « une relation horizontale avec les usagers », pour toucher « les personnes éloignées du soin », explique la Dr Dora Levy, médecin copilote de l'expérimentation. Un médiateur et un coordinateur sont même d'anciens patients.
Mais « Secpa » est en sursis : fin janvier, le gouvernement a annoncé réduire drastiquement le budget, déclenchant une forte mobilisation des structures concernées. Début février, l'exécutif a rétropédalé, promettant de « maintenir les financements en 2026 » puis de légiférer pour intégrer le dispositif « dans le droit commun ».
« On est très inquiets », lâche Dora Levy : les financements sont « garantis seulement jusqu'à octobre » et l'exécutif « renvoie pour la suite à des groupes de travail, étalés jusqu'à juin ». « On sent qu'ils veulent réduire nos enveloppes, ce qui conduirait à licencier », s'alarme-t-elle.
D'autres structures, qui voudraient reproduire le concept, voient cet horizon s'éloigner.
A Belleville, les patients s'organisent pour soutenir leur maison de santé. « On était des dizaines » aux dernières réunions publiques, souligne Angélique, 45 ans. Bénéficiaire du suivi psychologique, elle voudrait « que ça en aide d'autres » et a créé avec quelques patientes un « groupe photo » avec l'intention de « témoigner de cette mobilisation ».
Lalla-Kowska Régnier, suivie depuis un burn-out, a créé des comptes Instagram et Facebook pour défendre ce « lieu de santé communautaire, qui fait vivre le quartier » et « casse le rapport ascendant, en surplomb, du médecin ». « Cette considération des patients garantit leur dignité », dit-elle. « De cette dignité dépend aussi leur santé ».
Avec AFP