Cantique de la grisaille - Critique de « la Dernière Patiente », de Rémi Bassaler

Article Article

Premier film édifiant mais en sous-tension constante, La Dernière Patiente ne parvient jamais à passionner. Au risque de contribuer à rendre sa thématique éculée…

Cantique de la grisaille - Critique de « la Dernière Patiente », de Rémi Bassaler

© Tandem Films

La veille de son départ en retraite, une généraliste ayant fait de son exercice un sacerdoce prend sous son aile une jeune albanaise enceinte dont les difficultés de suivi et les complications cachent des violences conjugales…

Le ciel est lourd sur Nancy. Le matin gris enveloppe la tour HLM promise à la destruction. Les habitants ont déjà été relogés. À l’exception de Judith, médecin opiniâtre qui ne quitte pas seulement un logement et le cabinet adjacent. Elle quitte aussi un métier, une fonction, et n’a pas vraiment préparé la suite. Alors, quand sonne à son interphone Aïda, jeune femme en fin de grossesse qu’elle avait reçue et orientée en obstétrique plusieurs mois auparavant, mais qui n’avait jamais donné suite, sa réticence ne durera pas bien longtemps. 

L'action comme refuge

Se dessine rapidement le portrait d’une femme engagée chez qui, indépendamment des valeurs qui l’animent, l’action est un présent perpétuel lui permettant de se protéger d’une suite qu’elle n’a jamais envisagée, pas plus qu’elle n’a investi sa vie familiale, peut-être sociale. On saura peu de choses d’elle, et cela sert au final ce qui semble être l’ambition du film, l’inscription dans ce présent-ci, celui d’une urgence s’inscrivant au cœur d’un bouleversement intime, du surgissement d’un lien également, de la création d’une deuxième intimité, imprévue en apparence seulement, tant chacune semble y puiser une protection. Peut-être même cette Aïda renvoie-t-elle Judith à son propre passé, peut-être connaît-elle, par-delà son métier, l’insécurité de l’incertitude, la solitude des violences subies. Le réalisateur, dont c’est le premier film, fait un bon choix en taisant tout cela.

La thèse dévore le cinéma

Le film s’avère malgré tout décevant. Parce qu’à partir de cette trame de départ, nimbée de grisaille laissant augurer un film, si ce n’est mystérieux, du moins intrigant, tout se révèle prévisible, lesté d’une réalisation sans rythme, trop appliquée pour ouvrir sur un imaginaire, toute au service de la thèse qui, si elle n’était peut-être pas si présente à l’origine, prend de plus en plus de place pour ne laisser au geste cinématographique que quelques miettes. En témoigne le jeu sourdement enfiévré d’une Anouk Grinberg qu’on imagine conquise au vu du sujet abordé, mais qui choisit de s’inscrire dans la souffrance plus que dans la nuance. 

 

« Un "Jusqu’à la garde" mollasson embrayant sur l’intrigue des "Diaboliques", suspense en moins »

 

Au final, La Dernière Patiente est un drame social qui échoue à bifurquer vers la tension et la radicalité souhaitées, un Jusqu’à la garde mollasson embrayant sur l’intrigue des Diaboliques, suspense en moins. C’est surtout un film sans chair et sans affect. En témoigne la longue scène de l’accouchement, et de ce qui s’ensuit, mal supportée par une caméra spectatrice.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/la-raison-des-femmes-critique-de-la-maison-des-femmes-de-melissa-godet?utm_source=chatgpt.com

Judith et Grinberg sortent de cette parenthèse hébétées, comme si le fait d’avoir accompli ce fantasme ultime - qui n’est pas bien dur à deviner - n’avait au final rien engendré, ni changé. Le matin suivant sera aussi gris et sans horizon que celui qui l'a précédé. La praticienne éprouvée n’aura rien appris de plus que ce qu’elle savait déjà. Si c’est un choix narratif délibéré, c’est déjà ça. 

Aucun commentaire

Les gros dossiers

+ De gros dossiers