120 battements par minute : rencontre avec Robin Campillo

Réalisateur du film primé à Cannes

Le réalisateur et ancien militant d’Act Up, tout juste auréolé à Cannes, s’est livré en toute confiance auprès des médecins de What's up Doc à la veille de la sortie de 120 bpm. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il possède un sacré recul et une acuité incroyable. Tant sur son travail que sur la période qu’il décrit. 

What's up Doc : Lors de ton discours de réception du Grand Prix du Jury à Cannes, tu soulignais la difficulté de réinsertion dans la vie « normale » des « survivants » de la période Act Up précédant l’arrivée des anti-protéases.  Un constat qui n’est pas sans lien avec la thématique de ton premier film, Les Revenants…

Robin Campillo : Cela correspond à un questionnement bien plus ancien, en fait. L’apparition des trithérapies a été synonyme d’espoir chez les séropositifs, mais certains d’entre eux avaient du mal à imaginer réinvestir leur vie d’autrefois.  A Act Up, beaucoup avaient des boulots précaires ou qui les intéressaient peu.  Une « sous-vie » difficilement compatible avec la « sur-vie » développée en raison du VIH et de leur engagement.
Ce constat fait écho à mes interrogations personnelles, à savoir que j’ai longtemps ressenti une extrême difficulté à envisager de quelle façon j’allais pouvoir travailler,  « produire » quelque chose. Comme si certains modes de travail entraînaient nécessairement le besoin de se tourner vers des vies alternatives – la vie associative en est un exemple. Le film que j’ai co-écrit avec Laurent Cantet à propos de l’affaire Romand, L’Emploi du Temps, illustre ces questionnements - le fait que cet homme ait pu faire croire qu’il travaillait pendant toutes ces années alors qu’il ne faisait pratiquement rien de ses journées me fascinait d’ailleurs plus que sa trajectoire criminelle !
J’ai une relation tellement complexe avec la notion d’emploi que je n’en attribue que très rarement à mes personnages. Quand Nathan demande à Sean ce qu’il fait dans la vie, il lui répond qu’il est séropositif…

WUD : Almodovar a évoqué 120 bpm comme la description d’une injustice faite à une population sacrifiée, au début des années SIDA. La volonté de dénonciation ne nous est pas apparue comme prédominante à la vision du film…

RC : Mais si, il est question d’injustice, une double injustice même ! D’abord parce que le SIDA est une maladie qui a foudroyé des gens souvent très jeunes. Mais aussi parce que, alors qu’on désignait les homos comme les principaux pourvoyeurs, pour ne pas dire responsables, du VIH, dans le même temps aucune communication de santé publique ne leur était destinée spécifiquement ! Les actions étaient très généralistes, pas du tout ciblées, et la communauté homosexuelle restait invisible, dans sa condition comme dans la maladie.

WUD : Disons alors que la dimension émotionnelle de cette injustice n’est pas écrasante...

RC : C’est vrai qu’il ne s’agit pas d’un film à thèse. Et puis, nous étions si jeunes, nous vivions dans une telle urgence que nous aussi nous évacuions le côté émotionnel,  nous y résistions même. Notamment avec l’arme de l’humour, ou la mauvaise foi qui caractérise d’habitude les organisations politiques. Cela nous amusait beaucoup.
Beaucoup de spectateurs m’ont confié avoir pleuré lors des scènes de réunion et de débats, au moment de la naissance, la fabrication « incarnée » d’un discours politique. Même si le film s’achève sur une dimension plus tragique, c’est la reviviscence des réunions d’Act Up qui semble avoir eu le plus fort impact émotionnel.

WUD : Et toi, à quel moment du projet as-tu été saisi par l’émotion ?

RC : En écrivant le scénario, ce qui m’arrive rarement. Je voulais réaliser un film sur le SIDA, j’avais écrit une première histoire très intéressante, mais qui ne me satisfaisait pas pleinement. Le personnage principal, séropositif, était très solitaire,  et je me suis rendu compte que je ne voulais pas de cela. Le souvenir que je gardais de cette époque était tellement lié à la notion de groupe, de combat…Il faut souvent du temps pour que s’imposent les évidences : c’est un film sur Act Up, plus que le SIDA, que je voulais réaliser.
Avec ce film, j’ai enfin été honnête avec mes émotions. Pendant la réalisation, j’étais empli d’une sorte de jubilation, je ressentais le côté lyrique que je voulais donner au film. On peut dire que dans 120 bpm je respire, enfin. Mon premier film a été réalisé sous apnée. Avec Eastern Boys, mon deuxième, j’ai ressenti une forme d’ouverture. Mais réaliser 120 bpm m’a permis de me reconnecter à une période que j’avais vécue sous anesthésie. C’est cette respiration et cette réconciliation avec mon vécu intime qui m’ont permis de véhiculer, je l’espère, autant d’émotions,. Avec toujours le souci de me placer, en tant que réalisateur, à une distance honnête vis-à-vis de celles-ci.

WUD : Une forme de travail thérapeutique ?

RC : Totalement ! Dans Eastern Boys, mon personnage se rend compte que des inconnus se sont installés dans son appartement mais, loin de résister, il accepte de se laisser mener par eux pour voir où cela le conduit. J’ai réalisé qu’à présent j’appréhendais la réalisation de mes films comme cela : bien que le dispositif soit précis, une fois que les personnages sont incarnés je les laisse vivre leur vie, évoluer. J’admire le premier degré d’un acteur comme Arnaud Valois, qui ne sort jamais de son personnage mais garde toute sa liberté. Et moi je me sens libre vis-à-vis d’eux. C’est la même chose, me semble-t-il, avec mes émotions : je ne cherche plus à les contenir, elles infusent mes films.

Suite et fin de l'interview demain, le mercredi 23 août. 

Source: 

Guillaume de la Chapelle

Portrait de Guillaume de la Chapelle

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