Violences envers les médecins : état d’urgence ?

L’année 2018 a été marquée par une nouvelle augmentation des incidents déclarés par les médecins, selon le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom) qui a publié aujourd’hui les résultats de l’Observatoire de la sécurité des médecins. Les syndicats exhortent les pouvoirs publics à agir de toute urgence.
 

« L’année 2018 est de nouveau une année noire pour les médecins », déplore la Confédération des Syndicats Médicaux Français (CSMF) dans un communiqué publié aujourd’hui. « Trop, c’est trop ! Il faut mettre fin à l’escalade ! », alerte le Syndicat des Médecins Libéraux (SML) dans un autre communiqué.
 
Le nombre d’incidents déclarés par les médecins est toujours plus important, observe en effet le Conseil national de l’Ordre des médecins (Cnom), qui a publié aujourd’hui les résultats de l’Observatoire de la sécurité des médecins pour l’année 2018.
 
Les chiffres sont en effet éloquents. En 2017, la barre symbolique des mille incidents remontés par les médecins à leurs Conseils départementaux de l’Ordre avait déjà été franchie. L’année 2018 noircit encore un plus un tableau déjà bien sombre, puisqu’elle est marquée par une nouvelle hausse de près de 9 %, soit 1 126 déclarations d’incidents.
 
Le pire, c’est que ces chiffres sont largement en dessous de la réalité sur le terrain, puisque les médecins portent peu plainte, selon l’Ordre des médecins. Près d’un quart (23 %) des victimes d’agressions physiques n’ont déposé ni plainte ni main courante, une proportion qui monte à 34 % chez les victimes de vandalisme, contre  69 % chez les victimes d’agressions verbales.
 

49 % des victimes sont des femmes

Comme toujours, ce sont les généralistes qui sont les médecins les plus touchés : 70 % des déclarations sont faites par des médecins généralistes (contre 61 % en 2017), alors qu’ils représentent 44 % de la population médicale globale. Autres spécialités particulièrement touchées : les ophtalmologues, les dermatologues, les gynécologues-obstétriciens, les psychiatres et les médecins du travail.
 
Et, comme toujours encore, ce sont les catégories de population les plus fragiles qui sont les plus touchées : 49 % des médecins victimes d’incidents sont des femmes, alors qu’elles représentent 47 % du corps médical. Le Cnom précise par ailleurs que 62 % des médecins victimes disposent d’un secrétariat, « ce qui indique qu’il ne s’agit pas d’un outil suffisant pour se prémunir d’incidents parfois graves ».
 
Quel est le profil des agresseurs ? Le patient dans 54 % des cas, un accompagnant dans 15% des cas, et une autre personne dans 11 % des cas. Les médecins ne se prononcent pas dans 25% des cas, « ce qui s’explique notamment pour les nombreux vols dont ils sont victimes », indique l’Ordre. Des vols qui représentent 18% des incidents rapportés, et concernent en premier lieu les vols d’ordonnances ou d’ordonnanciers (8% des incidents globaux).
 

L’utilisation d’armes augmente

 
Mais ce sont les agressions verbales ou menaces qui représentent la majorité des incidents (66 %), loin devant le vandalisme (8 %) et les agressions physiques qui restent stables à 7%. Plus grave : l’utilisation d’armes augmente. En effet, 31 médecins ont ainsi dû faire face à un agresseur armé en 2018 : un couteau/cutter dans 10 cas, un fusil à deux reprises, une bombe lacrymogène ou encore une arme automatique.
 
Mais quels sont les motifs de ces agressions ? 31 % des incidents font suite à un reproche relatif à une prise en charge, 17 % à un vol, 16 % à un refus de prescription, 11 % à un temps d’attente jugé excessif, et 11 % à une falsification de document.
 
Face à cette hausse inquiétante des violences, le Cnom considère qu’il est « urgent que les pouvoirs publics se saisissent pleinement de cet enjeu majeur, et qu’intervienne une véritable prise de conscience politique pour apporter des réponses concrètes aux médecins ».
 

Un repoussoir à l’installation des jeunes médecins

Le ton du SML est, vous l’imaginez bien, nettement plus tranchant. Le syndicat dénonce « cette escalade inacceptable » et « ne comprend pas l’inertie et la passivité du gouvernement sur ce sujet ». Avant d’en rajouter une couche :
 
« Autant ce dernier (le gouvernement, NDLR) s’empresse de construire des usines à gaz administratives, autant, il demeure passif face au phénomène de l’insécurité qui prospère à l’encontre des médecins et tout particulièrement des médecins généralistes. Cette situation agit comme un repoussoir supplémentaire à l’installation, et tout particulièrement de la jeune génération où les femmes sont plus nombreuses. »
 
Et le syndicat de rappeler qu’il avait été reçu au ministère de l’Intérieur par les proches collaborateurs de Gérard Collomb, et « leur avait fait des propositions très concrètes pour agir et protéger les médecins. Or force est de constater, qu’une fois de plus la sécurité des praticiens n’est pas une priorité de ce gouvernement. »
 
Eu égard à « l’extrême gravité » des faits, le SML demande un rendez-vous dans les plus brefs délais au Premier ministre, car « l’état d’urgence pour la sécurité des médecins libéraux, que prône le SML depuis deux ans, doit être déclaré sans délai et mis en œuvre avec la plus grande détermination. »
 

Durcir la pénalisation des agressions ?

Le syndicat ne se contente pas de tirer à boulets rouges sur le gouvernement. Il propose également des mesures dissuasives et protectrices pour les médecins libéraux. En voici quelques exemples :
 
- le durcissement de la pénalisation des agressions et des incivilités commises à l’égard des médecins.
- la levée des obstacles administratifs à la mise en place d’une surveillance vidéo dans les salles d’attente des cabinets médicaux (la CSMF propose de son côté d’équiper de caméras de vidéosurveillance les abords des cabinets médicaux et de les doter de boutons d’alarme).
- la mise en œuvre d’un droit de retrait effectif pour les médecins libéraux, dès lors qu’il existe une menace ou une situation d’insécurité.  
- la généralisation des dispositifs d’alerte permettant aux praticiens de pouvoir déclencher l’arrivée immédiate des secours en cas de nécessité, à l’image des dispositifs sur smartphone expérimentés par certaines URPS de médecins.
 
Quant au CSMF, il propose la mise en place des mesures suivantes :
 
- les numéros de téléphones fixes et portables des médecins doivent bénéficier de la reconnaissance prioritaire par les services de gendarmerie ou de police, comme cela se fait dans quelques départements.
- un dispositif de numéro unique doit être mis en place pour faciliter le dépôt de plainte et l’accompagnement psychologique du médecin agressé, comme cela se fait dans la région des Hauts-de-France.
- le médecin de garde doit être accompagné lorsqu’il intervient dans des zones sensibles.
- la généralisation des dispositifs d’alerte permettant aux praticiens de pouvoir déclencher l’arrivée immédiate des secours en cas de nécessité. Des dispositifs sur smartphone ont été expérimentés par certaines URPS de médecins.
 

Sécuriser l’installation des jeunes médecins

 
Comme le SML, la CSMF exhorte les pouvoirs publics « à agir au plus vite » tout en précisant que « le soutien à l’installation en libéral des jeunes médecins passe aussi par la garantie de conditions d’exercice sécurisées. »
 
Et de conclure que « le métier de médecin doit être un métier protégé. Il n’est pas tolérable dans notre société que les médecins soient agressés, blessés voire pire, et on se souvient du cas dramatique du Dr Rousseaux, tué par un patient dans l’exercice de son métier, en pleine consultation, à Nogent-le-Rotrou (Eure-et-Loir) en 2017 ».
 
Sans mesures d’urgence de la part du gouvernement, ce genre de drame est en effet condamné à se produire…

 

L’Ordre mobilisé pour soutenir les médecins :
Pour faire face à cette hausse croissance des violences, l’Ordre rappelle les mesures qu’il a mises en place. Créé en 2003 pour identifier et suivre les violences à l’encontre des médecins, l’Observatoire de la sécurité des médecins a étendu aux internes le dispositif de déclaration, depuis le 1er janvier 2019. L’action de l’Ordre va également au-delà de la seule recension des violences visant les médecins, puisqu’un protocole a été signé avec l’État en 2011, pour améliorer la sécurité des professionnels de santé et renforcer la coopération avec les services de l’État compétents en matière de prévention et de traitement de la délinquance. L’Ordre a aussi créé un numéro unique d’écoute et d’assistance aux médecins et internes (le 0800 288 038) qui n’est pas uniquement dédié aux médecins victimes d’agressions. Enfin, les Conseils départementaux de l’Ordre ont lancé des expérimentations pour améliorer la sécurité du corps médical. A Limoges, un bip de géolocalisation permettant d’alerter les forces de l’ordre a été proposé aux médecins de ville. Ce dispositif sera progressivement étendu à tous les médecins de la Haute-Vienne. En Ile-de-France, le Conseil régional de l’Ordre développe actuellement une application qui permet d’alerter et de faciliter l’intervention des forces de l’ordre en cas d’urgence.
 
Portrait de Julien Moschetti

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