Sexisme à l’hôpital : une médecin ulcérée réunit 300 témoignages

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Sexisme à l’hôpital : une médecin ulcérée réunit 300 témoignages

Elle a d'abord publié un témoignage, puis une tribune. Victime d’actes sexistes qui lui ont coûté sa carrière, le Dr Anna Boctor a décidé d’arrêter de se taire. Dans une vidéo relayée par le syndicat Jeunes médecins, elle relate tous les actes discriminatoires liées à son sexe qu'elle a vécus, en particulier pendant ses années de clinicat. Ce sont ces phrases prononcées dans les couloirs des hôpitaux et qui témoignent d’une culture sexiste à l’hôpital, comme : « On ne fait pas de chirurgie quand on est une femme. »
Mais tout se cristallise lorsque le médecin a un projet d’enfantement. « On m’a clairement dit de prendre la pilule, ou encore d’avorter, ou de calmer les ardeurs de mon mari », détaille-t-elle. Aux médecins enceintes, on leur fait « payer » en les astreignant « à des gardes jusqu’au 8e mois ». Pour ce qui concerne le Dr Boctor, on lui a fait miroiter un poste de PH, alors qu’elle était chef de clinique, en lui posant une condition : ne pas faire d’enfants pendant les deux ans de son clinicat. Le Dr Boctor ne le dit pas expressément dans son témoignage, mais elle aurait désobéi, et aurait été punie. « On m’a interdit de congrès », ce qui lui a fermé les portes d’une carrière universitaire.
Paradoxe : c’est une femme médecin, praticienne hospitalière universitaire, qui a été à l’origine de sa placardisation. « On m’a aussi demandé de travailler plus pour rattraper mon congé maternité », déplore-t-elle. Harrassée par tant de harcèlement, elle a ouvert un blog pour recueillir des témoignages d’autres femmes médecins victimes de sexisme. Elle en a recueilli plus de 300, en brisant ainsi l’omerta qui régnait jusqu’alors. « Car le plus dur, c’est encore de réunir des preuves, tout se fait à l’oral, il n’y a jamais de traces écrites des actes sexistes que l’on subit », ajoute-t-elle.

Dans la foulée, le Dr Anna Boctor a signé une tribune dans Le Monde pour dénoncer ces actes sexistes et y mettre un frein. « Une femme médecin sur trois serait victime de discrimination liée à sa grossesse, selon l’enquête publiée en mars 2019 par l’intersyndicale Action praticiens hôpital. Certaines ont pleuré après un violent entretien avec leur chef de service à l’occasion de l’annonce de leur grossesse. D’autres ont subi des réflexions culpabilisantes quant à la charge de travail laissée aux collègues, voire ont subi une surcharge de travail avant ou au retour de leur congé maternité, parce qu’elles devaient « payer » », dénonce-t-elle dans cette Tribune. Elle dénonce une situation ubuesque : « Les femmes médecins sont moins bien protégées que les femmes en général. Elles ne bénéficient pas de la protection donnée par le code du travail ou celui de la fonction publique : les statuts hospitaliers ont été conçus il y a des dizaines d’années, sans prendre en compte la féminisation de la profession. »
Concomitamment, le syndicat Jeunes médecins fait une série de 14 propositions pour juguler, à l’hôpital, les violences sexistes :

14 propals de Jeunes Médecins 

« 1- Garantir le remplacement systématique des congés maternité des femmes médecins hospitalières ou salariées. 2- Garantir la protection sociale pour les femmes médecins exerçant en libéral. 3- Rendre le congé paternité obligatoire et le prolonger à une durée égale au congé maternité. 4- Rendre la visite à la médecine du travail obligatoire pour toutes les femmes médecins enceintes pour adapter leurs postes et arrêter obligatoirement le travail de nuit à partir du 3 ème mois de grossesse. 5- Révision des critères d’accès aux carrières hospitalo-universitaires afin de les recentrer sur une valence recherche ou enseignement. 6- Imposer un équilibre paritaire représentatif de la spécialité lors de la nomination des universitaires contractuels et titulaires au sein de chaque université. 7- Conditionner tout recrutement (à durée déterminée ou indéterminée) en établissement de santé ou de recherche à la validation d’une formation à la prévention du harcèlement sexuel. 8- Désigner un coordinateur local référent au sein de chaque structure clinique ou de recherche vers qui toute victime de harcèlement peut se retourner. 9- Rendre obligatoire la déclaration de toute violation de la politique anti-harcèlement par toute personne titulaire d’un établissement de santé ou de recherche. 10- Politique de la tolérance zéro en matière de sexisme et de violences, notamment par des sanctions disciplinaires et pénales appliquées en accord avec la loi. 11- Création d’un organisme indépendant avec des pouvoirs de sanction à l’égard des Directeurs d’établissements qui protègent les harceleurs. 12- Protection des victimes de violences sexistes et de harcèlement rendu obligatoire au sein de toutes les structures de santé, hospitalières et libérales via un organisme indépendant. 13- Campagnes de sensibilisation à destination des professionnels de santé et du grand public concernant la misogynie et les violences sexistes. 14- Le garant de l’égalité femme-homme dans les établissements de santé ne doit plus relever exclusivement du Ministère des Solidarités et de la Santé mais également du Ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes et des propositions concrètes doivent émerger, en incluant les associations et les partenaires sociaux. »

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