Sermon de Norvège - Critique de « Fjord » de Cristian Mungiu

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Auréolé de sa deuxième Palme d'Or, Cristian Mungiu fait souffler le chaud et le froid sur ce fjord, alimentant des vents qui se voudraient contraires mais qui ne sont pas loin du vent mauvais de l'époque. Nous laissant dans une position mitigée.

Sermon de Norvège - Critique de « Fjord » de Cristian Mungiu

© Le Pacte 

Ce n'est jamais bon signe quand les tendances deviennent rengaines. Ainsi en est-il des dernières Palmes d'Or marquantes, attribuées pour la plupart à des films décrivant le clivage actuel de nos sociétés, au propos se voulant, sinon nuancé, du moins complexe, mais dans lesquels l'affrontement caricatural installe au final un constat binaire. La qualité est souvent au rendez-vous : Sans filtre, et avant cela Parasite bien évidemment, sont loin d'être de mauvais films. Mais avec ce dernier film de Cristian Mungiu, cinéaste dont nous avions par ailleurs apprécié la force brute de 4 mois, 3 semaines, 2 jours et, surtout, de Baccalauréat, un sentiment de saturation pointe. L'évidence universaliste, c'est bien sûr d'énoncer qu'évident, justement, rien ne peut jamais vraiment l'être. Le décalage sous toutes ses coutures, de classe, de culture, de latitudes... devient peu à peu l'ingrédient au service d'une recette usée.

Une famille prise dans l'engrenage

Dans Fjord, une communauté norvégienne, fermée sur elle-même et sur des principes aussi rigides qu'ils lui apparaissent ouverts et vertueux, accueille avec bienveillance les Gheorghiu, couple mixte et ses cinq enfants. Lisbeth revient au pays avec son époux Mihail, roumain ne parlant pas la langue. Ils intègrent sans problème les services publics qui les emploient, lui au service informatique de l'école, elle à la maison de retraite. La concorde vole brutalement en éclats lorsque l'équipe scolaire suspecte des violences « éducatives » sur les deux aînés Gheorghiu. L'aide sociale à l'enfance, immédiatement alertée, soustrait sans autre forme de procès les cinq enfants, nourrisson en cours d'allaitement inclus, aux parents soudainement diabolisés d'appliquer à la lettre les principes rigoristes de l'Eglise dont ils sont des membres actifs. Le film retrace cet emballement conduisant à la lente mise au ban des époux Gheorghiu, sur fond d'affrontement entre chrétiens intégristes et Etat tout-puissant. Et les enfants dans tout ça? 

 

« Ce n'est pas parce que les faits sont plausibles que le récit est automatiquement réaliste »

 

Cristian Mungiu sait installer, et dès les premières scènes, une vague inquiétude. La collusion engendrée par l'uniformité semble amplifiée par la concentration des administrations locales en un lieu restreint, unique comme la pensée qui le sous-tend. Nous ne nierons pas la vraisemblance du cas individuel ainsi retranscrit. Il s'appuie sur des scandales ayant réellement eu lieu, et des manquements de l'Etat norvégien au respect de principes européens fondamentaux. Il n'empêche : ce n'est pas parce que les faits sont plausibles que le récit est automatiquement réaliste. La façon dont Mungiu choisit d'exacerber les particularités de chacun des protagonistes, enfermés dans une promiscuité propice à la dramatisation des enjeux et à l'emballement, dans des comportements parfois lourdement suggestifs - quelle idéologie véhiculent les scarifications complaisantes d'une ado rebelle dont le fonctionnement familial ne sera, lui, jamais aucunement interrogé ? - mais aussi de décrire une enquête hâtive et inquisitrice, ne laisse au spectateur aucune possibilité d'accéder à un réel questionnement. 

Sous la glace, le moralisme

Sous les abords congelés de sa réalisation, le cinéaste, inhabituellement moralisateur, nous sature d'une avalanche émotionnelle déboulant de toute part, au diapason des auspices météorologiques du fjord sur lequel se déroule ce « fait divers ». Pris dans une commune bêtise, aucun représentant du corps social ne sauve l'autre, au point que la vérité des violences intra-familiales devient un enjeu accessoire. La seule certitude réside dans le choix de parer systématiquement chaque maillon de la chaîne administrative ainsi déroulée d'une absence totale de discernement. Le tableau ainsi dessiné repose sur une vision considérablement biaisée, et dont le but ne semble pas être celui qui nous est présenté. 

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À cette longue introduction profondément énervante succède néanmoins une seconde partie plus intéressante, et permettant presque au film de se ressaisir. Le récit se pare d'une tension bienvenue alors même qu'il laisse une place que l'on espérait plus à l'intelligence, en la personne de la voisine du couple, ancienne avocate reprenant la robe pour l'occasion. Et si les scènes de procès éclairent encore plus crûment le principal défaut du film, à savoir poser de très bonnes questions de la plus mauvaise des façons, les intrigues d'arrière-plan sont suffisamment bien évoquées pour que l'on regrette qu'elles ne soient qu'effleurées. La solitude et la détresse tue d'un aîné rejoignent ainsi les tourments limpides d'une jeunesse qu'aucun adulte ne prend pourtant la peine de réellement écouter. Nul doute que cette première étape aurait conduit à la compréhension et à une réelle prévention. C'est quand il ausculte ces silences que le film respire, et quand il laisse la place à la fragilité que Mungiu nous rappelle la solidité de son œuvre.

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