Le boss se confie à WUD

`A la tête du Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM) depuis 2013, le Dr Patrick Bouet a entrepris de dépoussiérer cette vénérable institution. Son credo : permettre à la profession de s’exprimer. Même si, pour cela, il faut bousculer certains conservatismes.

Vous êtes le premier généraliste à présider l’Ordre. C’est important pour vous ?

Un généraliste est habitué à collaborer avec une multitude d’acteurs, et cela a probablement apporté à la présidence du Conseil de l’Ordre une méthodologie de travail différente. Mais ce qui me distingue de ceux qui m’ont précédé, c’est surtout qu’ils étaient soit à la fin de leur carrière, soit déjà à la retraite. La plupart d’entre eux étaient des universitaires. Je suis au contraire un praticien libéral encore en exercice, ce qui me permet, me semble-t-il, d’avoir les pieds bien plantés dans le paysage professionnel. 

Concrètement, comment s’organise le temps d’un président de l’Ordre qui exerce encore ? 

C’est un peu acrobatique ! Je maintiens deux journées pleines dans mon cabinet de Villemomble, en Seine-Saint-Denis. J’ai la chance d’exercer dans une structure pluridisciplinaire avec des infirmiers et des généralistes, et d’avoir une remplaçante régulière qui vient nous épauler… Cela m’aide à maintenir mon activité. Le reste du temps, je suis disponible pour l’Ordre des médecins.  

Ce cabinet de Villemomble, vous y exercez depuis le début… 

Oui, je suis un genre de généraliste qu’on ne verra peut-être bientôt plus : je me suis installé dans un cabinet, et j’y ai fait toute ma carrière : 25 ans avec les mêmes associés, et depuis quelques années avec de nouveaux confrères. C’est une trajectoire très linéaire.  

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« J’AI TOUJOURS VOULU ÊTRE GÉNÉRALISTE, ET CE MALGRÉ MES PATRONS SUCCESSIFS. »

 

Vous êtes en secteur 1 ou 2 ? 

En secteur 2. 

Et pourquoi ? 

J’avais repris la clientèle d’un praticien qui était en « dépassement permanent ». Mais ce qui m’attirait dans le secteur 2, ce n’était pas tellement de fixer mes honoraires : je suis resté relativement modeste à ce niveau-là. D’ailleurs, en Seine-Saint- Denis, un généraliste ne peut pas aller bien loin en matière de dépassement. Ce qui importait pour moi, c’était de gérer mon entreprise libérale en réglant mes cotisations avec les honoraires que je percevais (une partie des cotisations sociales des praticiens de secteur 1 est prise en charge par les caisses d'assurance maladie, NDLR). Le secteur 2 m’a d’ailleurs toujours permis d’avoir une grande part d’activité gratuite. Je ne le vis pas comme une maladie honteuse. 

Et comment tout cela a-t-il commencé ? 

La médecine n’était pas dans la tradition familiale. Mon père était officier de Marine, ma mère ne travaillait pas… J’ai été le premier bachelier de ma famille, et tout était fait pour que je sois militaire : j’étais fils de militaire, petit-fils de résistant communiste mort à Auschwitz… Mais la médecine me tentait aussi. Dans tous les cas, je voulais faire un métier au service des autres. J’ai d’abord passé le concours pour être pilote, que j’ai réussi, mais j’ai été déclaré inapte physiquement parce que je ne vois pas la nuit. C’était ma chance : j’ai pu passer le concours de médecine. 

Pourquoi avoir choisi la médecine générale ? 

J’ai toujours voulu être généraliste, et ce malgré mes patrons successifs qui se sont employés à ce que je devienne autre chose. La seule surspécialité que je me suis « offerte », c’est la gériatrie. Mais je ne l’ai jamais exercée comme une compétence particulière. 

 

« CERTAINS NOUS APPELAIENT À UNE ÉPOQUE ‘LA BELLE ENDORMIE’. »

 

Comment vous êtes-vous retrouvé au Conseil de l’Ordre ? 

Je me suis très vite senti attiré par la représentation professionnelle, car j’estime qu’un médecin doit être engagé dans tout ce qui lui permet de parler. J’ai donc, dès ma thèse en 1983, eu un engagement syndical : d’abord au SNJMG (Syndicat national des jeunes médecins généralistes), puis à la FMF (Fédération des médecins de France). Et comme il n’y avait pas beaucoup de généralistes dans cette structure, je me suis rapidement retrouvé propulsé président des généralistes FMF de mon département. En 1989 sont arrivées les élections ordinales, et j’ai été élu conseiller départemental. Mais à l’époque, j’ai surtout continué ma trajectoire syndicale. C’est en 1995, lorsqu’il a fallu renouveler mon mandat de conseiller départemental, que je me suis dit qu’il fallait choisir : on ne peut pas se dévouer totalement à deux choses importantes. J’ai donc décidé de me représenter à l’Ordre, et je suis devenu président du Conseil départemental.
 

Pourquoi vous être engagé dans cette voie plutôt que de poursuivre dans la voie syndicale ? 

Je me suis dit que l’Ordre pouvait devenir quelque chose d’important. 

Pour vous, il ne l’était donc pas à l’époque ? 

À l’époque, j’en avais la même vision que beaucoup de confrères : j’avais l’impression que c’était surtout une institution qui enregistrait les médecins, doublée d’une chambre disciplinaire. Mais il me semblait dommage qu’une structure avec autant d’élus n’apparaisse pas véritablement dans le champ professionnel comme représentant la profession. 

Vous avez donc choisi l’Ordre avec l’idée de le transformer… 

Oui, et je me suis rapidement rendu compte que j’avais fait le bon choix. Je savais que c’est en rencontrant tout le monde que l’Ordre pouvait trouver sa légitimité. C’est ce que j’ai fait en Seine-Saint-Denis. J’ai tenté d’y appliquer une méthode de fonctionnement régénérée, plus participative et plus pugnace. C’est ainsi qu’en 2003, j’ai été élu au Conseil national, et en 2013 à sa présidence. En essayant de mettre en oeuvre au niveau national ce que j’avais appris de mes expériences de terrain, je me suis rendu compte que ce Conseil n’était pas plus immobiliste ou conservateur qu’une autre institution. Il fallait simplement trouver un axe de mobilisation. 

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Votre pugnacité est plutôt saluée dans la profession, mais certains vous reprochent de positionner l’Ordre presque comme un syndicat. Que leur répondez-vous ? 

C’est un débat que j’ai eu avec tous les présidents de syndicats. J’ai fait du syndicalisme parce que je pense qu’il est nécessaire d’être corporatiste, au sens noble du terme : défendre les conditions matérielles et techniques dans lesquelles exercent les professionnels. Mais la loi dit que l’Ordre représente la profession. Sa mission est donc de parler des attentes des médecins. Cela ne veut pas dire que nous voulons nous immiscer dans des questions comme la rémunération… Nous sommes plus à l’aise sur des sujets comme l’organisation des systèmes de santé, la territorialisation, la formation professionnelle… 

En résumé : les gros sous pour les syndicats, la haute politique pour l’Ordre… 

Non, c’est caricatural. Les syndicats s’occupent de la démocratie sociale. Mais l’Ordre a toute sa place dans la démocratie sanitaire. 

Soit. Mais malgré vos efforts pour dépoussiérer l’Ordre, les conseillers nationaux ou départementaux restent plutôt grisonnants. Que faire pour rendre l’Ordre plus attractif pour les jeunes générations ? 

Ce constat est moins vrai qu’à une certaine époque, mais il perdure. Pourquoi ? D'une part, parce que ce n’est pas en menant une action pendant quatre ans seulement qu’on change la manière de voir de 295 000 personnes. D’autre part, l’Ordre est comme toutes les structures de représentation : s’y impliquer demande du temps et de l’engagement, et le début de la vie professionnelle n’est pas le moment où il est le plus facile d’en donner. Enfin, notre méthodologie de renouvellement des élus était jusqu’à une date récente basée sur des modalités anciennes. Nous arriverons à la parité à l’issue du renouvellement des conseils départementaux en 2019, nous avons fixé une limite d’âge… Tout cela démontre qu’il y a de la place pour les plus jeunes. Nous faisons ce pari. Dans les départements, nous voyons d’ailleurs déjà de jeunes confrères devenir conseillers. Ce n’est pas encore le cas au niveau national, mais c’est une première étape. Je suis plutôt optimiste. Certains nous appelaient à une époque « la belle endormie ». La belle endormie est réveillée ! 

 

Que dites-vous à ceux qui, malgré cela, voient l’Ordre de la même manière que vous à vos débuts : une chambre disciplinaire avant tout ? 

Si je suis entré à l’Ordre, c’est parce que je voulais que cela change. L’Ordre est ouvert à tous les médecins : il faut que les jeunes, les femmes, les médecins à diplôme étranger, tous les gens qui voient l’Institution comme quelque chose de lointain et de parisien, prennent conscience qu’elle est au plus près d’eux. Ce sont les conseils départementaux qui gèrent les problématiques quotidiennes de leur exercice. La porte est ouverte. Nous sommes d’ailleurs en train de commencer un renouvellement par moitié des conseils départementaux : venez nous bousculer ! 

 

Justement, en quoi l’Ordre est-il une structure qui peut répondre aux grands défis de l’avenir de la profession : uberisation, e-santé, démographie… ? 

Si cette réflexion n’a pas lieu à l’Ordre, où va-t-elle se passer ? L’Ordre peut réunir, rassembler, écouter, aller dans les territoires, faire parler les médecins… Sur l'e-santé ou les territoires, par exemple, nous sommes plutôt en pointe. Nous voyons avec une certaine satisfaction les acteurs politiques reprendre les mots qu’il y a dans nos livres blancs. L’Ordre peut être cette vaste entreprise dans laquelle on peut réfléchir, construire des orientations et les porter dans l’espace public. 

 

Et comment voyez-vous votre rôle personnel dans l’avenir de l'institution ? 

L’objectif n’est pas la mandature à vie ! L’engagement, c’est avoir l’impression qu’au terme d’une action, on a pu apporter sa contribution à un changement de comportement, à une meilleure compréhension du métier… Quand j’aurai le sentiment que ce virage est pris, les générations qui viennent feront les choses bien mieux que moi. Je ne me vois pas président pendant 20 ans, je vous rassure tout de suite ! Je vais exécuter mon deuxième mandat, et j’évaluerai à la fin de celui-ci s’il est nécessaire d’en solliciter un troisième. Et si c’était le cas, je m’arrêterais de toute façon au bout de trois ! 

 

BIO EXPRESS 

1955 • Naissance à Saumur (Maine-et-Loire) 

1983 • Diplôme de médecine de la faculté de Paris 

1989 • Conseiller départemental de l’Ordre des médecins en Seine-Saint-Denis 

1995 • Président du Conseil départemental de l’Ordre des médecins de Seine-Saint-Denis 

2003 • Conseiller national de l’Ordre des médecins 

2013 • Président du Conseil national de l'Ordre des médecins 

Portrait de Adrien Renaud

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