Interview `A la carte : Dr Gérarld Kierzek

Le Dr Gérald Kierzek s’est fait un nom en tant qu’adversaire n° 1 de la fermeture de l’Hôtel-Dieu, ce qui lui a coûté son poste de responsable du Smur du plus vieil hôpital parisien. Il officie désormais quotidiennement comme chroniqueur pour la télé et la radio. Dans le sillage de l’affaire du Levothyrox, la ministre de la Santé lui a confié la codirection d’une mission sur le médicament. Rencontre avec un médecin qui aime la lumière… et qui ne s’en cache pas.

What’s up Doc. Dans le milieu médical, vous êtes plutôt perçu comme une grande gueule. Est-ce que vous assumez ?

 

Gérald Kierzek. Oui, j’assume. Je pense même que les médecins doivent être des grandes gueules. Il ne s’agit pas de s’opposer systématiquement, mais nous avons à mon sens un rôle à jouer dans la cité. On veut de plus en plus nous cantonner dans une fonction de techniciens. Nous devons bien sûr remplir cette fonction, mais nous devons aussi avoir une vision plus large. C’est pour cela que oui, j’ai dû « gueuler » dans le cadre du mouvement pour la défense de l’Hôtel- Dieu, et plus largement d’un modèle d’hôpital public de proximité, qui n’est malheureusement pas le paradigme dans lequel on s’engage.

 

WUD. D’accord, mais il y a une différence entre s’engager pour l’hôpital public et faire des chroniques quotidiennes à la radio…

 

GK. Ça, c’est autre chose. En parallèle de cet engagement, je suis présent dans les médias non pour prendre des positions politiques, mais pour faire de l’éducation, de l’information sur la santé. Je considère que le métier que je fais à la radio ou à la télé est le même que celui que je fais aux urgences : dans les deux cas, je fais de la prévention. Aux urgences, on voit les gens en bout de chaîne, par exemple s’ils ont fait un infarctus ou s’ils ont eu un accident domestique. Et à la sortie, on leur donne des conseils. Dans les médias, au lieu de donner l’information en colloque singulier, je la donne à plusieurs dizaines ou centaines de milliers d’auditeurs et de téléspectateurs.

Retrouvez également en vidéo La Consult' de Gérald Kierzek

 

WUD. Comment vous êtes-vous retrouvé à parler dans les médias ?

 

GK. Au début, il s’agissait surtout de reportages : l’Hôtel-Dieu étant très central, les journalistes venaient souvent y tourner. Ils se sont rendu compte qu’avec moi, c’était assez efficace. Les médias ont besoin d’une information bien formatée, rapide, percutante. Cela correspond bien au travail de l’urgentiste qui doit être capable de gérer rapidement n’importe quelle situation. Je fonctionne comme ça, les médias fonctionnent comme ça… ça ne pouvait que matcher. J’ai donc d’abord eu une chronique en 2011 au Magazine de la santé, puis chez Laurence Ferrari. Quand il a été question de fermer l’Hôtel-Dieu, en 2013, Thomas Sotto m’a invité à la matinale qu’il présentait sur Europe1. Il a trouvé que j’étais plutôt compréhensible pour un médecin (rires). Il m’a donc réinvité à Capital sur M6, et au maquillage il m’a demandé si ça m’intéresserait de faire une chronique tous les matins sur Europe1. Et c’est comme ça que ça a démarré. Donc aujourd’hui, j’ai deux chroniques quotidiennes sur Europe1, et une autre sur France 2 l’après-midi.

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WUD.
Combien de temps cela vous prend-t-il ?

 

GK. Cela se prépare peu. Quand les patients viennent me voir aux urgences, je ne prépare pas. C’est pareil quand je fais une chronique. N’importe quel médecin est capable de parler santé pendant deux ou trois minutes. Après il faut une écriture radiophonique : ça tombe bien, je n’écris jamais (rires).

 

WUD. Et la médecine dans tout ça ?

 

GK. Je suis toujours à l’Hôtel-Dieu, il y a encore un service d’urgences ! J’ai été démis de mes fonctions de responsable du Smur en 2013, mais je suis comme la moule qui s’accroche à son rocher : ils n’ont jamais réussi à se débarrasser de moi (rires). Je fais donc du Smur et des urgences, avec beaucoup de gardes, ce qui me permet de dégager du temps pendant la journée.

 

WUD. Regrettez-vous le temps où vous aviez la responsabilité du service ?

 

GK. Quand vous recevez un recommandé avec accusé de réception qui vous dit qu’on vous démet de vos fonctions, il y a deux voies : soit vous vous effondrez, soit vous combattez. J’ai plutôt une personnalité à vouloir combattre. Mais la construction de ma carrière en a bien sûr été affectée. J’ai fait un doctorat de droit en parallèle de mes études de médecine, j’ai fait une mobilité d’un an à l’étranger… Bref, j’étais parti pour une carrière hospitalo-universitaire, et elle n’a pas eu lieu du fait de mes engagements. Mais de toute façon, la loi ne reconnaît presque plus les chefs de service. Il n’y a plus que des chefs de pôle, nommés par le directeur et donc dépendants de lui.

 

WUD. Vous qui vous êtes battu contre le déménagement du siège de l’Assistance publique à l’Hôtel-Dieu, que pensez-vous du projet de l’installer à Saint-Antoine ?

 

GK. Je ne me suis pas battu contre le déménagement du siège à l’Hôtel-Dieu. Au contraire, un beau modèle, ça aurait été d’y avoir un siège administratif avec un hôpital de proximité et un endroit où on fait de la recherche. Mais je pense que si on veut vraiment déménager le siège, il faut le mettre en première couronne, pas dans Paris intra-muros. On n’a pas besoin d’un siège central. De la même manière, il n’est pas nécessaire d’avoir autant d’énormes hôpitaux, sur le modèle de l’hôpital Nord que l’on va construire à Saint-Ouen pour un milliard d’euros. Avec une population qui vieillit, il faut des hôpitaux de proximité. Là, on construit un hôpital gigantesque pour faire plaisir à des PU-PH qui auront un grand bureau et à des directeurs qui seront dans une logique d’économies d’échelle. C’est aberrant.

 

WUD. En vous écoutant, on a parfois l’impression que tout irait mieux s’il n’y avait pas de directeurs d’hôpitaux…

 

GK. Non, je ne dis pas ça. Je dis que l’administration doit être au service de la médecine, et non l’inverse. Or la loi HPST (« Hôpital, Patients, Santé et Territoires » votée en 2008, NDLR) a donné tout le pouvoir à la direction de l’hôpital. Les médecins ont un rôle consultatif… et encore. Je ne suis pas contre les directeurs, ils ont des compétences que je n’ai pas. Mais un directeur n’a pas de compétences médicales. Pour prendre des décisions en matière de pertinence des soins, par exemple, on ne peut pas avoir recours à un statisticien ou un administratif. On doit avoir recours à un soignant.

 

WUD. Comment pourrait-on renforcer la place des soignants dans le processus de décision à l’hôpital ?

 

GK. Il faudrait des personnes qui soient dans les deux mondes à la fois. C’est rarissime, et c’est quelque chose qu’il faudrait développer. En deuxième partie de carrière, des soignants devraient pouvoir aller faire une formation en management, en finance, en administration… Une fois formés, on devrait pouvoir les nommer sur des postes de directeurs médicaux, à responsabilité égale avec un directeur administratif et financier, par exemple. Ce genre de poste n’existe pas. Et enfin, ces soignants ne devraient pas oublier le soin. Il faudrait donc que ces gens soient sur des postes à mi-temps entre soin et management.

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WUD.
Vous décrivez votre fiche de poste idéale, là…

 

GK. Cela ne conviendrait pas qu’à moi ! Je pense que c’est l’avenir. J’ai fait un post-doc dans un service d’urgences au Canada. Pour 10 praticiens qui y travaillaient, 9 étaient à mi-temps. Ils travaillaient en parallèle à la mairie, en agence de com’, pour les médias… Et il y en avait 1 qui décidait d’être « à la mine » tout le temps. Chez nous c’est l’inverse : sur 10 praticiens, il y en a 9 qui sont obligés d’être tout le temps à la mine. Et le dixième, c’est le PU-PH. Après, on s’étonne que les 9 premiers aient envie de s’en aller…

 

WUD. Maintenant que vous effectuez des missions au ministère de la Santé, pensez-vous pouvoir mieux faire avancer votre vision des choses ?

 

GK. Il s’agit d’une mission sur un sujet très précis : l’information et la communication autour du médicament. On voit bien que sur la crise du Levothyrox, il y a eu un problème d’information très clair, et Agnès Buzyn m’a justement choisi parce que j’étais à l’interface entre le monde de l’hôpital et celui des médias. Je préside cette mission avec Magali Léo, qui représente une association de patients, et nous avons une task force qui comprend une pharmacienne, une patiente atteinte de maladie de Crohn, un sociologue et deux auditrices du Conseil d’État. Je trouve que ce travail pluridisciplinaire est justement un exemple de la manière dont les choses devraient fonctionner. Mais le fait que la Ministre me confie une mission ne me donne pas le pouvoir de changer la gouvernance de l’hôpital !

 

WUD. Comment voyez-vous votre rôle dans les prochaines années ?

 

GK. Je n’en sais rien. Il y a cinq ans, il m’aurait été impossible de prévoir que j’allais me retrouver médecin à la télé et à la radio, et chargé d’une mission par la ministre de la Santé. Ce qui est sûr, c’est que je veux toujours avoir un pied avec les malades, et un pied dans l’organisation. Par exemple j’aimerais pouvoir prolonger la mission que j’effectue actuellement au ministère de la Santé par d’autres choses. Cela peut concerner les postes à mi-temps dont je parlais à l’instant, ou encore les nouvelles technologies. En tant qu’urgentiste, je m’intéresse aussi à l’interface ville-hôpital.

 

WUD. Et la politique ? Vous avez eu un engagement syndical fort lors de votre internat, envisagez-vous de vous présenter un jour devant les électeurs ?

 

GK. J’ai effectivement eu un engagement syndical, et j’ai aussi eu un engagement politique centriste à un moment donné. Mais je pense qu’actuellement, la politique au sens politicien du terme n’est pas le bon levier pour agir. On m’a déjà proposé d’être sur une liste aux municipales, j’ai refusé, cela me semblait desservir la cause que je défendais. Ce qui m’intéresse, c’est le long terme. Est-ce que cela doit passer par un mandat ? Pas forcément.

 

 

BIO express

1998 • Vice-président du Syndicat des internes des Hôpitaux de Paris (SIHP)

2002 • Chef de clinique assistant, puis PH, puis responsable du Smur au service d’urgences de l’Hôtel-Dieu de Paris

2011 • Premières interventions télé et radio

2013 • Démis de ses fonctions de responsable du Smur pour s’être opposé à la fermeture de l’Hôtel-Dieu

2014 • Chroniqueur quotidien sur Europe1

2017 • Nommé coprésident d’une mission visant à améliorer l’information sur le médicament

 

BIBLIO express

• 101 Conseils pour ne pas atterrir aux urgences, Robert Laffont, 2014

• Ayez les bons réflexes, Fayard, 2016

Portrait de Adrien Renaud

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