Hôpital : "c’est un devoir moral de devoir s’exprimer sur ce qui ne va pas"

Neurologue, responsable de l'unité des urgences cérébro-vasculaires à la Pitié Salpêtrière et membre du collectif Inter-Hôpitaux (CIH), le Dr Sophie Crozier revient pour WUD sur ses conditions de travail au quotidien dans un contexte de sous-effectif. Mais aussi sur les actions mises en place par le collectif Inter-Hôpitaux ou la libération de la parole à l’hôpital. Lors de sa récente Consult’, elle était également revenue sur la naissance et les revendications du collectif. Mais aussi la filiation avec le collectif Inter-Urgences et la grande manifestation du 14 novembre.

What’s up Doc. Qu’est-ce qui vous chagrine le plus au jour le jour en termes de conditions de travail ?

Sophie Crozier. Actuellement, le problème principal dans mon service, c’est le manque de personnel paramédical qui conduit à fermer régulièrement des lits. Pour vous donner une idée, en 2018, on a fait 392 demandes d’infirmières supplémentaires. Donc, cela fait plus d’une demande par jour, et cela veut dire que, tous les jours, il manquait au moins une infirmière. Et, dans seulement 60 % des cas, elles ont été remplacées. On nous dit qu’il n’y a pas de problème, mais il y a quand même un petit problème. Dans mon service de soins intensifs, au lieu de faire 8 heures, les infirmières font 16 heures sans être prévenues, donc on peut imaginer ce que ça peut représenter en termes de conditions de travail… Et tout cela arrive de manière récurrente, et c’est la même chose pour les aide-soignants. Cela veut dire que, tous les jours, les soignants ont des difficultés pour s‘occuper correctement de leurs patients.

On ne peut pas accepter certains malades

Par ailleurs, quand on est en nombre insuffisant de personnel, on ferme des lits, si bien qu’on ne peut pas accepter certains malades. Et c’est cela qui devient insupportable aujourd’hui. D’autant plus que, dans les unités neuro-vasculaires, c’est essentiel d’avoir des lits ouverts. Parce que, quand on peut être hospitalisé dans une unité comme celle-là, cela réduit de 30 % le risque de handicap et de mortalité. Donc, ne pas pouvoir répondre à un besoin de santé de la population tel que les AVC (150 000 nouveaux cas par an en France), c’est quelque chose qui est insupportable. Et, si on ne peut pas faire ça dans nos grands centres hospitaliers universitaires, on n’imagine même pas ce qui se passe dans d’autre hôpitaux en province. Donc, il faut absolument plus de personnel pour pouvoir fonctionner correctement dans nos hôpitaux.

Les délais d’attente pour le suivi sont de plus de six mois

WUD. Quels sont actuellement les délais d’attente pour être pris en charge dans votre service ?

S.C. Les patients que nous accueillons dans notre service sont victimes d’AVC et doivent être pris en charge dans les premières minutes, voire dans les premières heures de l’AVC, donc ils doivent arriver directement dans nos services. Or, quand ces patients en phase aiguë arrivent directement avec les pompiers ou le Samu, on est parfois obligés de les faire attendre parce qu’on a des lits fermés. Mais il y a aussi les délais d’attente de consultation. Les patients qui ont fait un AVC ont besoin d’un suivi. Or, les délais d’attente pour ce suivi sont de plus de six mois, ce qui est totalement inacceptable.

Le corbillard finit par passer…

WUD. Quelles sont les conséquences en termes de pertes de chances ?

S.C. Pour certains patients, il arrive qu’on ne puisse avoir une bonne observance thérapeutique. Parfois, on apprend trois ou quatre mois après qu’ils refont des symptômes, si bien qu’ils peuvent garder un handicap… De plus, pour les malades qui sont en phase aigüe, le fait de ne pas avoir de place dans des unités comme les nôtres au tout départ, cela veut dire qu’il y a des délais qui augmentent à chaque fois. C’est le sketch de Raymond Devos. Le patient est dans l’ambulance, on cherche un lit, on tourne, tourne pour le trouver… Et c’est le corbillard qui finit par passer…. Donc on en est là. Quand les pompiers ne trouvent pas de lits, on les dépose aux urgences, sans prise en charge spécifique, ou alors on les envoie dans des hôpitaux plus lointains, avec un délai de prise en charge plus important. Et c’est d’ailleurs aussi ce qu’on voit en pédiatrie.

350 services de l’AP-HP sont en arrêt ou rétention du codage.

WUD. Le CIH a voté la grève du codage. Où en est-on aujourd’hui sur ce sujet dans tous les hôpitaux de France ?

S.C. Aujourd’hui, environ 350 services de l’AP-HP sont en arrêt ou en rétention du codage. Sur l’ensemble du territoire, il y a maintenant une vingtaine d’hôpitaux, hors Île-de-France, qui sont aussi en arrêt du codage. Sur ce sujet, il y a des AG mises en place quasi tous les jours dans les différents hôpitaux de France. Pourquoi cette grève du codage a été mise en place par des médecins ? Parce qu’il faut instaurer un rapport de force et parce que le codage est un instrument qui est totalement dévoyé pour rentabiliser nos hôpitaux.

WUD. En quoi la grève du codage peut être un outil de mobilisation efficace ? En quoi cela peut faire peur aux tutelles ou aux directeurs d’hôpitaux ?

S.C. On voit que cela peut faire peur, car nos tutelles, mais aussi Martin Hirsch, ont réagi par des courriers pour essayer de décourager les médecins de faire la grève du codage. L’arrêt du codage, c’est quelque chose d’assez symbolique. L’idée, c’est de se dire que, à partir du moment où on arrête le codage, c’est un peu comme si on arrêtait de faire fonctionner nos hôpitaux. On ne peut pas se mettre en grève pour ne pas prendre nos patients en otage. On doit continuer à soigner les patients, c’est notre mission. Il est hors de question que l’on mette les patients en difficulté. Par contre, faire la grève du codage, c’est dire : « Maintenant, on ne fait plus rentrer d’argent dans les hôpitaux tant que vous ne voudrez pas nous donner les moyens nécessaires. »

Démissionner de son poste de chef de service

WUD. Quels sont les modes d’action que vous êtes en train d’imaginer en dehors du codage ?

S.C. On réfléchit. Lors de la première AG du collectif, on a évoqué la démission éventuelle des chefs de service, et la non-participation aux réunions participatives, ce qui reviendrait à arrêter tout ce qui n’est pas de l’ordre de l’activité médicale. On a beaucoup discuté de ça avec les collègues de l’hôpital Robert Debré qui sont rentrés très tôt dans le mouvement, en faisant dès fin septembre la grève du codage totale sur l’ensemble de l’hôpital, soit avant même l’AG du CIH. Ils nous disent que cela ne sera pas si simple de faire ce genre d’actions pour tous un tas de raisons. Donc, si l’on veut vraiment arrêter de participer aux réunions administratives, il faut démissionner de son poste de chef de service. C’est dire d’une certaine façon : « Je vous emmerde », « je ne viens pas aux réunions »… C’est la politique de la chaise vide. Mais, par contre, beaucoup de monde dit : « je veux bien le faire, mais à condition que tout le monde le fasse. » C’est pour ça que c’est compliqué à mettre en place. Donc, c’est aussi ça que l’on expérimente aujourd’hui : quelle sera la solidarité entre les professionnels de santé dans un mouvement comme le nôtre ?

La grève du codage est une action très symbolique

Mais ce n’est pas si simple. Car, même sur la grève du codage, c’est une foire d’empoigne sur le sujet à chaque AG. Certains sont pour, d’autres contre. Certains visent la rétention, d’autres l’arrêt complet. Certains disent aussi : « C’est un mauvais outil, on se tire une place dans le pied. » Beaucoup pensent que ce n’est pas l’outil le plus intelligent et qu’il n’aura pas le plus de poids. Mais c’est surtout une action très symbolique, et cela permet aussi de ne pas rentrer dans une grève dure, ce qui est évidemment une option. Si on n’obtient pas ce que l’on veut, on ira peut-être d’ailleurs jusque-là. En faisant par exemple un jour de grève par semaine, car on ne peut pas faire plus…

Les manifs et les grèves, plus grand monde n’y croit

WUD. D’autres actions sont prévues ?

S.C. On réfléchit à des actions inédites. Il faut que l’on fasse des choses qui soient plus créatives. Car les manifs et les grèves, plus grand monde n’y croit. Les gens qui suivent les mouvements depuis longtemps, y compris les journalistes, disent : « Les grèves, les manifs, les syndicats, c’est complètement has been ». On l’a bien vu, il y a eu des manifestations majeures avec les gilets jaunes ces derniers mois. C’était inédit, il n’y avait pas les syndicats derrière, et c’est un mouvement qui a pris une ampleur incroyable. Mais il y a quand même une surdité profonde des tutelles et des responsables politiques….

On travaille beaucoup avec eux avec le collectif Inter-Urgences

WUD. Pour quelles raisons le CIH a émergé ces derniers mois ?

S.C. Qu’est-ce qui fait que, aujourd’hui, on a pu se permettre d’agir de façon aussi collective et interprofessionnelle ? Tout d’abord, et c’est un élément important dans la genèse du mouvement, le collectif Inter-Urgences nous a aidé à mettre en place des choses. On travaille beaucoup avec eux. S’ils ne nous avaient pas aidé, notre collectif ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui. De plus, le CIH est en partie né, ce qui peut paraître un peu paradoxal, du grand débat national.
 
Au départ, l’hôpital ne figurait pas dans le débat, mais on est un petit nombre à s’être dit : « L’hôpital public n’est pas évoqué dans le grand débat national, donc, on va organiser des actions à l’hôpital. » Le mouvement est en partie né de ça, parce qu’il y a eu un super écho dans les hôpitaux. Et, surtout, ce qui était nouveau, et c’est sans doute ce qui a fait peur à nos tutelles, c’est que ce mouvement était très interprofessionnel. Certaines personnes qui étaient à l’AP-HP depuis longtemps ont pris la parole pour dire : « On retrouve cet esprit de famille et cette solidarité qu’il y avait à l’AP-HP il y a quelques années et qui commençait à disparaitre. »

C’est un devoir moral de devoir s’exprimer 

WUD. Donc cela vous a rapproché ? Cela a permis de libérer la parole ?

S.C. Oui, cela nous a énormément rapproché. Depuis février, des petits groupes se sont constitués à gauche et à droite. Il y avait beaucoup d’échanges et la parole s’est libérée. Pendant des années et des années, la parole ne se libérait pas. On constatait une dégradation des conditions de travail, mais aussi de la qualité de la sécurité des soins, et on était quasiment incapable de s’exprimer, y compris dans mon hôpital, pour dénoncer des choses qui étaient inacceptables.
 
Mais il ne faut pas avoir peur de parler. Je pense que c’est un devoir moral de devoir s’exprimer sur ce qui ne va pas. Sans vouloir condamner ceux qui ne s’expriment pas, je trouve que c’est assez lâche de la part des médecins, qui, pour la majorité, ne risquent pas grand-chose, de ne pas s’exprimer. Il faut au contraire, qu’ils s’expriment, sans forcément parler de manière provocatrice. Ils doivent dire ce qui se passe aujourd’hui à l’hôpital pour que l’on ait dans le futur les moyens nécessaires pour faire fonctionner les hôpitaux publics.

Il faut arrêter d’obéir à des ordres absurdes

WUD. Vous revendiquez donc le droit de désobéir, de refuser des ordres ?

S.C. Oui. À un moment donné, il faut arrêter d’obéir à des ordres absurdes. Certains choses sont mises en place et on n’arrive même plus à s’interroger. Par exemple, on manque de personnel dans la journée, on n’a pas d’aide-soignant. Et on nous dit qu’il faut commencer à faire les toilettes dans la nuit. Quand on est soignant et qu’on intègre quelque chose comme ça, on est déjà été assez loin dans quelque chose que l’on pourrait appeler de la dissonance cognitive. Il y a des choses qui sont tellement insupportables par moment, que finalement, on finit par changer tous nos repères de valeurs, et on n’est plus dans le respect des valeurs de soins. Et ça, c’est extrêmement grave car cela peut aboutir à des situations de maltraitance.

Les médecins n’on a rien à craindre à s’exprimer 

WUD. Est-ce que ce n'est un peu ça aussi aujourd’hui, la crise de l’hôpital public ? Le fait qu’il n’y ait pas assez de voix qui s’élèvent pour dénoncer ces dysfonctionnements ?

S.C. Oui, sans doute. Mais, ce qui est sûr, c’est qu’on est arrivés très loin…. On a beaucoup abîmé l’hôpital public. Le personnel est usé, abimé, donc il quitte l’hôpital. Je pense qu’on a trop attendu pour parler. Mais, maintenant, la parole peut se libérer. Les médecins n’on a rien à craindre à s’exprimer si leurs revendications sont légitimes. C’est nettement plus compliqué pour les soignants de s’exprimer car ils sont beaucoup plus brimés et subissent des réprimandes.
 
Quelle que soit l’issue de ces mouvements (collectifs Inter-Urgences et Inter-Hôpitaux), nous aurons mis en place des choses qui seront à mon avis essentiel pour l’avenir : une libération de la parole interprofessionnelle. Et ça, c’est hyper important, car cela sera la base pour pouvoir à l’avenir résister à des organisations absurdes qui sont mises en place. Aujourd’hui, tout est organisé en silos à l’hôpital, que cela soit par spécialité, par type de profession… Or, quand un service fonctionne bien, tout le monde travaille main dans la main : les soignants, les médecins, les secrétaires... Bref, il faut que cela soit un service très uni. Et ça, c’est quelque chose qui revient aujourd’hui. Les anciens nous disent : « Voilà l’esprit de famille que l’on avait à l’époque à l’hôpital ». Et d’ailleurs, c’est ça qui m’avait plu en tant qu’externe à l’hôpital...
 

Portrait de Julien Moschetti

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