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What's up Doc : Comment le projet d’écrire En finir avec les idées fausses sur la psychiatrie et la santé mentale est-il né ?
Sarah Smadja : Le projet a été porté par une consœur, Dr Astrid Chevance, psychiatre, normalienne, et docteure en santé publique. Elle a demandé à différents psychiatres, d’écrire sur une ou plusieurs idées reçues sur la spécialité afin de les débunker.
Pour ma part, ça a été un grand oui. La question de la stigmatisation me porte depuis longtemps.
Pourquoi est-ce primordial de lutter contre la stigmatisation ?
S.S. : La stigmatisation, au sens propre, c’est une marque que l’on porte sur quelqu’un pour le mettre au banc de la société, parce qu’il génère une certaine peur.
Cette mise à distance est provoquée par la société, mais aussi parfois par les patients eux-mêmes : quand ils reçoivent un diagnostic psychiatrique, ils peuvent s’exclure par honte.
Les principales maladies psychiatriques débutent souvent à l’adolescence ou chez le jeune adulte, à un moment où la personne construit son existence : ses études, sa vie de famille, sa vie de couple.
Si l’accès aux soins est rapide, le patient peut être traité rapidement, avec une meilleure réponse au traitement et une meilleure adaptation entre la maladie et la vie que l’on veut construire.
À qui s’adresse ce livre ? Aux patients, aux proches, au grand public ?
S.S. : Ce livre a vraiment été pensé pour le grand public, parce qu’on est absolument tous concernés par la santé mentale.
Les chiffres sont très importants. La santé mentale est en train de devenir le premier poste de dépense de l’Assurance maladie. Au moins une personne sur cinq fera une dépression au cours de sa vie. Le trouble bipolaire concerne 2 à 3 % de la population, la schizophrénie 1 %. Donc en réalité, tout le monde est touché de près ou de loin. Si ce n’est pas la personne elle-même, cela peut être un proche.
L’idée est d’informer autrement, en débunkant ces idées reçues, pour rendre la psychiatrie plus compréhensible, moins caricaturale, moins intimidante, et redonner à la population générale des outils pour comprendre ces maladies.
Ce livre peut-il aussi être un outil pour les médecins, notamment les généralistes, en première ligne face à la souffrance psychique ?
S.S. : L’ouvrage a été écrit pour le grand public, mais c’est aussi un outil qui peut être utilisé par tout professionnel de santé.
Les généralistes sont confrontés à des patients chargés d’idées reçues, qui peuvent freiner les soins ou être en difficulté avec ces représentations.
Ce livre peut donc être un outil pour ces soignants afin de discuter avec les patients pour changer cette vision biaisée des choses.
Il m’est arrivé de le recommander à des soignants du service. Par exemple, je l’ai donné à la kinésithérapeute, qui se posait beaucoup de questions sur des idées reçues auxquelles elle pouvait être confrontée.
Je ne veux surtout pas taper sur la tête des médecins généralistes ou des médecins d’autres spécialités. Ils font comme ils peuvent, avec leurs contraintes de temps et de moyens.
Mais les idées reçues sont tellement infiltrées dans la société que même nous, en tant que psychiatres, nous devons probablement en avoir certaines. C’est une remise en question permanente.
« Les idées reçues sont tellement infiltrées dans la société que même nous, en tant que psychiatres, nous devons probablement en avoir certaines. C’est une remise en question permanente. »
Le corps médical est-il suffisamment sensibilisé aux questions de santé mentale ?
S.S. : Malheureusement, non. On s’est rendu compte qu’il existait aussi beaucoup d’idées reçues au sein même des professions de soin. Les médecins peuvent eux-mêmes véhiculer des fausses informations sans en avoir conscience.
En 2018, la Fondation Pierre Deniker, dont je fais partie,avait réalisé une enquête : 77 % des médecins généralistes et 90 % des pharmaciens mettaient en avant la dangerosité de la schizophrénie. Pour moi, c’est un problème de formation. Nous, en tant que psychiatres, nous sommes très au fait de ces questions. Mais quand on se spécialise dans un autre domaine, on perd de l’information liée à la santé mentale. Il manque peut-être un vrai socle au cours des études médicales.
On le voit aussi dans le choix des internes : il y a 15 % de postes non pourvus en psychiatrie.
On a une vision de la spécialité comme une discipline faite uniquement de maladies chroniques et de patients dangereux. C’est dommage, parce qu’on perd des vocations.
Si ces idées reçues sont présentes dans la société, elles sont aussi présentes chez les étudiants en médecine. S’il n’y a pas de formation pour les corriger, il n’y a pas de raison que cela change.
Pourquoi les maladies psychiques sont-elles autant stigmatisées dans la société ?
S.S. : D’autres maladies chroniques ont aussi été très stigmatisées. Le sida, le cancer, par exemple, ont beaucoup fait peur et ont entraîné une mise à distance sociale. Pour le cancer, cela a beaucoup évolué ces dernières années. Pour le VIH aussi, il y a eu un travail d’information et de déstigmatisation, même si cela existe encore.
Ce qui est particulier avec les maladies psychiatriques, c’est qu’elles touchent à l’identité et au comportement. Et cela fait très peur. Quand une personne présente des idées délirantes, on peut avoir l’impression de ne plus la reconnaître.
Comme avec le cancer ou le VIH, il peut y avoir une forme de mise à distance, comme si ne pas voir la maladie permettait de ne pas risquer d’être touché.
Il faut aussi rappeler que les premiers traitements datent de 1952. Avant cela, les patients atteints de maladies psychiatriques restaient souvent à l’asile, enfermés, parce qu’on ne pouvait pas vraiment les aider. Il n’y avait pas de médicaments efficaces, peu de soins possibles. On les mettait à la marge de la société parce qu’ils avaient des troubles du comportement, qu’ils étaient très mal, et qu’il y avait beaucoup de suicides.
Dans les années 1970, il y a eu la création du secteur psychiatrique tel qu’il est organisé aujourd’hui. Les choses évoluent, mais il faut continuer à travailler d’arrache-pied pour faire changer le regard.
Les campagnes de sensibilisation peuvent-elles être aussi efficaces que pour le VIH ou le cancer ?
S.S. : Bien sûr. On voit déjà des résultats des différents campagnes. Il y a du progrès.
Ensuite, beaucoup de personnalités publiques ont parlé de leur maladie. Stromae, par exemple, a parlé des idées suicidaires. D’autres l’ont fait plus récemment, comme Nicolas Demorand (qui a raconté sa bipolarité). Quand des personnalités publiques, des gens qui ont réussi, qui sont au sommet de leur art, expliquent qu’ils ont une maladie mentale, cela fait sauter des barrières.
Quelle idée reçue vous semble aujourd’hui la plus tenace ou la plus importante à combattre ?
S.S. : Je parlerais du lien entre maladie mentale et dangerosité. C’est une idée très ancrée, complètement fausse, extrêmement stigmatisante, et qui génère le plus de retard aux soins. Il y a une vraie honte chez les patients : quand on leur pose un diagnostic psychiatrique, ils peuvent se voir comme dangereux pour la société et se limiter dans leurs relations aux autres. C’est terrible.
Ce que l’on rappelle dans le livre, c’est que les patients sont d’abord des personnes vulnérables, en souffrance, et qu’ils ne sont pas dangereux.
« Si les personnes qui viennent consulter ne trouvent pas les soins qu’elles devraient avoir, ce sera un échec. Il y a donc un gros travail à mener sur la crise actuelle du soin en psychiatrie »
Quelle est la prochaine étape pour faire avancer la santé mentale ?
S.S. : Il faut d’abord dire que les choses ont déjà bougé : les gens consultent beaucoup plus qu’avant. On voit une arrivée vers les soins plus précoce et une inquiétude des proches qui s’exprime davantage.
Mais la grande problématique, aujourd’hui, c’est l’offre de soins. La démographie médicale et paramédicale fait que nous ne sommes pas assez nombreux. Il y a aussi une crise des vocations.
Il y a donc un vrai enjeu d’attractivité de la profession et de fidélisation des professionnels déjà en poste. Si les personnes qui viennent consulter ne trouvent pas les soins qu’elles devraient avoir, ce sera un échec. Il y a donc un gros travail à mener sur la crise actuelle du soin en psychiatrie.
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