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Psychiatre libéral, formé à Poitiers et Angers et passé par l’hôpital de Laval, Michaël Sikorav connaît la psychiatrie des deux côtés du bureau : comme médecin et comme patient. Diagnostiqué bipolaire après plusieurs années d’errance, il raconte dans Blouse blanche, idées noires (De Boeck Supérieur, avril 2026) ce double parcours, sans récit héroïque ni discours convenu.
Son livre est aussi un réquisitoire contre une psychiatrie française qu’il juge largement en retard scientifiquement et trop aveugle sur ses propres limites. Il y aborde ses conflits avec les autorités administratives, mais aussi sa colère face à un système qui laisse, selon lui, les malades les plus graves sur le côté.
What’s up Doc : cette double position de patient bipolaire et de psychiatre vous donne-t-elle une lucidité particulière, une plus grande capacité d'empathie, ou un risque de biais ?
Michaël Sikorav : Je ne sais pas si cela me donne de l'empathie. Et personnellement, ce n’est pas ce que je recherche chez mon psychiatre : je veux qu'il soit compétent, comme pour mon cardiologue. Je ne pense pas du tout que l'empathie soigne la maladie mentale. C'est peut-être ce que m’appris mon statut de patient : j’ai croisé de nombreux médecins extrêmement empathiques, mais cela ne m’a pas aidé à sortir du trou.
Après, comme patient, j’ai également fait l’expérience du : « il faut se bouger et arrêter d’être un fainéant », qui ont pu me forger ensuite en tant que professionnel. Mais les aberrations les plus révoltantes, je les ai vues en tant qu’étudiant, lorsqu’on décrétait devant des patients qu’ils ne pourraient jamais travailler, voire qu’ils ne feraient jamais rien de leur vie. C’est de là que ma révolte est née.
« Les discours de sensibilisation actuels font de la bonne communication mais ne réduisent pas la stigmatisation des malades »
Dans le milieu professionnel, beaucoup ont douté de votre capacité à être médecin tout en étant diagnostiqué bipolaire...
MS. : Il y en a qui ont douté et il y en a qui douteront toujours. Pas une semaine ne se passe sans qu'un patient me rapporte les propos d'un pharmacien expliquant que je suis bipolaire, donc dangereux, ou sans que je reçoive des attaques similaires sur les réseaux sociaux, y compris de la part de confrères. C’est normal, cela fait partie du décor et les campagnes de sensibilisation n’y changeront rien.
Je pense d’ailleurs que c’est plutôt aux malades mentaux de s’adapter à la société. Les discours de sensibilisation, de bien-pensance, actuels font de la bonne communication, mais rien ne prouve qu’ils réduisent la stigmatisation sur le terrain. Ce qui fonctionne, c’est le traitement et la réinsertion. Si vous voulez déstigmatiser la schizophrénie, commencez par donner un toit aux malades qui dorment à la rue.
Il vous a fallu une décennie pour être diagnostiqué et trois ans de plus pour être stabilisé. Que dit votre parcours de la capacité de la psychiatrie française à prendre en charge les troubles bipolaires ?
MS. : Franchement, je m’en suis beaucoup mieux sorti que d’autres : je suis dans les statistiques hautes au niveau du diagnostic et j’ai mis beaucoup moins de temps à me stabiliser que la moyenne. Aujourd’hui, je reçois en consultation des patients qui découvrent leur bipolarité à 50 ans passés. Mon errance est presque dérisoire à côté.
Concernant l’état de la psychiatrie française, il est ravagé. Pour l’argent qu’on injecte, les résultats sont catastrophiques. Il nous manque des dizaines de psychotropes pourtant disponibles ailleurs et la pénurie de professionnels est chaque jour plus alarmante. À l’hôpital de Laval, il n’y a plus un seul médecin local, les services sont en train de fermer et on fonctionne avec des intérimaires deux jours par semaine.
Quant à la recherche, elle est complètement inexistante, si l’on met de côté les structures qui produisent des cohortes inutilisables. La psychiatrie française est complètement éculée, napoléonienne. Mon cas personnel n’est qu’un bref aperçu. Pour un patient qui s’en sort comme moi, cinquante autres restent sur le carreau après vingt ans d’errance. Les témoignages publics ne reflètent que l’histoire des plus chanceux.
Dans votre livre, vous racontez une enfance sans traumatisme identifié, ce qui vous permet de contester l'idée que toute maladie mentale trouve son origine dans un traumatisme refoulé. Pourquoi ce point est-il si important pour vous ?
MS. : L’être humain est une machine à rationaliser. Face à la souffrance, nous cherchons en permanence des coupables ou des explications, qu’il s’agisse d’un trauma ou autre. C’est plausible parfois, mais en réalité, on ignore complètement les chiffres. L’immense majorité des personnes traumatisées ne développent pas de problématique psychiatrique. Et parmi les rares qui souffrent d’états de stress post-traumatique – moins de 5% - la majorité guérit.
Aujourd’hui, des patients atteints de maladies mentales sévères viennent me voir en me disant qu’ils sont certains d’avoir subi un traumatisme, mais qu’ils l’ont refoulé. C’est une perte de chance : ils passent des années à chercher un fantôme et peuvent finir par s’inventer une histoire. Je ne dis pas que le trauma n’arrive jamais, simplement, chez les patients bipolaires, au moins la moitié n’ont jamais été traumatisés. Pour les autres, il faut prouver que le lien existe. C’est important de le dire.
J’irai même plus loin : de nos jours, on utilise le mot « trauma » à toutes les sauces. Si je force mon fils de cinq ans à rester dans vingt centimètres d’eau à la plage pour vaincre sa peur, certains crient à la violence psychologique. On est en train de tout pathologiser. On s’insurge contre la prescription d’antidépresseurs, mais pas quand on utilise des concepts aussi lourds pour caractériser des épisodes qui relèvent de l’expérience de vie. En modifiant notre vocabulaire, on fragilise la population en lui expliquant qu’elle est impuissante face au moindre obstacle. Résultat, les prévalences de troubles explosent. Dire à quelqu'un : « Bouge-toi, c'est qu'une question de volonté », cela ne marche pas. Mais dire : « En fait c'est un traumatisme, vous n'arriverez jamais à vous en sortir, c'est le système qui est défaillant, vous êtes impuissant », je pense que ce n'est pas bon non plus.
« Comme ils n'ont pas de formation continue obligatoire, les psychiatres sont laissés livrés à eux-mêmes pour se mettre à jour »
Vous êtes très critique envers une partie de la psychiatrie française qui s'éloigne, selon vous, de la science. Qui visez-vous particulièrement ? Et à partir de quand basculons-nous d’un débat légitime entre professionnels à des pratiques dangereuses pour les patients ?
MS. : Ce n'est pas compliqué : nous n'avons pas de formation médicale continue obligatoire. On a des psychiatres qui sont laissés livrés à eux-mêmes pour se former et se mettre à jour, parce que l'internat de quatre ans est largement insuffisant. On y apprend à parler aux patients – et c'est indispensable – mais pas à disséquer un article scientifique. Nous sommes l’un des seuls pays développés au monde à tolérer un tel laisser-aller en matière de formation des praticiens. Résultat : beaucoup ne se mettent pas à jour, c'est la Cour des comptes qui le dit.
Le contribuable paie pour des soins obsolètes. En oncologie, on n'imaginerait pas un médecin administrer une chimiothérapie sans suivre les dernières avancées. En psychiatrie, cela ne dérange personne. Et lorsque l'on tente de faire bouger les lignes, l'administration nous oppose les recommandations de la HAS, dont les experts ne lisent parfois même pas les études qu'ils sont censés évaluer. Pour moi, on a dépassé le stade du débat. Nous sommes dans une situation dystopique où l'on confie la validation des traitements à des gens qui n'y connaissent rien. Prenons l'exemple du Tercian (cyamémazine) : c'est le neuroleptique le plus prescrit de France, alors qu'il n'existe aucune étude randomisée prouvant son efficacité. Il y a scientifiquement plus de preuves de l'efficacité de l'homéopathie que du Tercian ! Pour moi, il s’agit-là d’un scandale sanitaire.
Vous défendez les traitements médicamenteux, sans les idéaliser, notamment au regard de certains effets secondaires à long terme. Quel est cet angle mort que les médecins prescripteurs devraient dire plus clairement aux patients ?
MS. : La médecine souffre d’un complexe de toute-puissance. On nous apprend qu’en prescrivant tel médicament, les patients délireront moins, et certains pourront prendre un peu de poids. On balaie d’un revers de la main cette question alors les chiffres sont affolants : pour certaines molécules, trois quarts des gens subissent une prise de poids massive, alors que l’étude dure seulement trois semaines. Or, on leur prescrit ces traitements pour une vie entière.
Les laboratoires ne financeront jamais des études de tolérance sur dix ans, c’est un fait économique. Les psychiatres devraient donc faire preuve d’humilité vis-à-vis de cela et oser dire à leurs patients : « Je vous prescris ce traitement pour quinze ans, mais je n’ai pas la moindre idée de ses effets exacts sur le long terme ». Or, on ne nous apprend pas à dire que l’on ne sait pas. C’est comme en politique. On déguise de l’ignorance en savoir fragile et cela finit par se retourner contre nous. La psychiatrie est très en retard, ignore beaucoup de choses, et si elle n’a pas la cote, c’est aussi à cause des psychiatres.
Les médecins devraient tester les médicaments qu'ils prescrivent ?
MS. : Ça, c'est la version radicale. Je ne pense pas que ça changerait vraiment les choses, mais il faut trouver une façon de leur inculquer qu’ils ignorent comment ce qu’ils prescrivent fonctionne. Pour moi, il faudrait commencer par prescrire avec honnêteté, voire avec des excuses : « Excusez-moi, je ne sais pas trop ce qui va se passer, mais on va essayer, et je comprends bien que ce ne soit pas rassurant pour vous ». Mais certainement pas en rabâchant que la psychiatrie sauve des vies, alors que l’on n’a pas la moindre idée de ce que l’on fait.
« Si on refuse de porter la responsabilité de nos échecs sous prétexte de bienveillance, on ne progresse jamais »
Vous assumez des prescriptions hors Autorisation de Mise sur le Marché (AMM), fondées selon vous scientifiquement, qui vous ont valu des tensions avec l'Assurance Maladie et les pharmacies. Avez-vous le sentiment d'avoir été contrôlé parce que vos prescriptions étaient dangereuses ou simplement parce qu'elles sortaient des habitudes ?
MS. : Dans un signalement, l’Assurance maladie a écrit textuellement que j’étais : premièrement, malade mental « décompensé » ; deuxièmement, dangereux pour mes patients, en prescrivant « des médicaments contraires aux données actuelles de la science ». Le souci, c’est qu’ils ne m’ont jamais rencontré. Or, les deux expertises que j’ai passées ensuite ont conclu que : un, je prescrivais comme il faut ; deux, je n’étais pas décompensé. L’une d’elle a même recommandé de m’envoyer bosser en centre expert, pour ne plus qu’on m’embête. On est loin de l’image du fou.
C'est un bel exemple d'incompétence. Les deux médecins de la Sécu m'ont dit qu'elles n'avaient pas trouvé mes études, alors même que je leur avais envoyées. Quand bien même, nous ne pouvons pas avoir des médecins-conseils qui contrôlent les pratiques sans voir de patients, et sans savoir lire ni trouver des études. Ce n'est juste pas possible.
Dans un chapitre de votre livre, vous revenez sur l’épisode d’une jeune femme suicidaire qui a mis fin à ses jours peu après que vous l’aviez laissée sortir. Vous écrivez : « Chez moi, la culpabilité transforme l'échec en formation ». En quoi cet épisode a-t-il modifié votre manière de travailler ?
MS. : Il m’a cruellement rappelé notre incompétence collective. Sur la pharmaco, je savais qu'on était nuls, donc je me suis mis à jour. Mais sur le suicide, je pensais être capable d’évaluer correctement le risque. La vérité, c’est qu’on n’en a pas la moindre idée. On nous apprend une liste de 75 facteurs de risques. En pratique, le système produit des faux positifs constamment : on garde des patients qui ne feront rien, et on laisse sortir des gens dont on n’aurait jamais imaginé le passage à l’acte. Il y a un doute et une précaution qu'on ne nous apprend pas du tout.
Mes confrères ont tenté de me rassurer en me disant que c’est le métier qui veut cela et que c’est malheureusement tombé sur moi. Non, c’est une erreur médicale majeure de ma part, une faille dans ma prise en charge. Si on refuse de porter la responsabilité de nos échecs sous prétexte de bienveillance, on ne progresse jamais. La pertinence clinique est totalement occultée en psychiatrie. Et encore une fois, comme la formation continue n’est pas obligatoire, on n’a aucun indicateur, aucune statistique. Nous travaillons en roue libre complète.
« Jeunes psychiatres : cultivez le doute, soyez curieux et humbles : on est mauvais jusqu'à preuve du contraire »
Dans votre dernier chapitre, vous livrez vos conseils aux jeunes confrères, internes et étudiants. Qu'avez-vous envie de leur transmettre en priorité ? Le doute, la prescription, l'écoute, le « savoir désobéir » ?
MS. : Si tout le monde désobéissait, ce serait l'apocalypse. Non, j’ai plutôt envie de leur demander de cultiver le doute et la curiosité. Ne vous contentez pas de ce qu’on vous donne, encore moins avec l’IA maintenant. L’IA en psychiatrie, c’est un désastre : elle se contente de répéter les poncifs de la discipline.
Il n'y a pas de solution magique. Pour être un bon médecin, il faut se retrousser les manches : aller lire les publications originales, décortiquer la méthodologie, et ne pas se contenter de regarder les méta-analyses. Si vous faites des années d’études pour répéter bêtement ce que l’on vous dit, vous abandonnez votre indépendance et vos compétences intellectuelles à quelqu’un d’autre. Soyez curieux et humbles : on est mauvais jusqu’à preuve du contraire...
Vous dites enfin que s'il fallait choisir un camp, vous seriez du côté des patients. Qu'est-ce que cela implique aujourd’hui pour le psychiatre que vous êtes ?
MS. : Cela signifie que, bien que je sois stable, que j'aie mes traitements et mes patients, j’ai accepté de mettre en péril mon confort et ma sécurité. Je n’avais aucun intérêt personnel à me mettre en conflit avec la Sécu ou avec la HAS. Cette confrontation m'a coûté des dizaines de milliers d'euros de frais d'avocat, des centaines de consultations annulées, et a fragilisé mon équilibre familial. Pareil pour les réseaux sociaux (le Dr Sikorav est notamment actif sur Instagram où il est suivi par plus de 31 000 personnes, ndlr) : c’est une perte de temps pour moi dans le sens où je n’apprends pas grand-chose.
Mais être du côté des patients, c'est refuser de se taire lorsqu’on on nous parle de « handicap invisible ». Car la psychiatrie dure, elle est parfaitement visible, profondément stigmatisée, et elle n’intéresse personne.
Le gouvernement a créé une délégation interministérielle dédiée exclusivement aux troubles du neurodéveloppement, mais pas à la schizophrénie, pas aux troubles bipolaires. Pourtant, je vous promets qu'on peut vraiment les aider. On abandonne les malades les plus graves pour faire de la communication politique.
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