Dr Joseph Griffin, le médecin américain, venu évaluer la santé du Groenland et accusé d’ingérence

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Présenté comme un médecin américain venu « évaluer les besoins médicaux » du Groenland, Joseph Griffin est devenu en quelques heures un symbole politique. Son arrivée à Nuuk, aux côtés de Jeff Landry, gouverneur de Louisiane et émissaire spécial de Donald Trump, a déclenché une vive réaction des autorités groenlandaises, qui y voient moins une démarche sanitaire qu’une intrusion dans un territoire déjà soumis à de fortes pressions géopolitiques.

Dr Joseph Griffin, le médecin américain, venu évaluer la santé du Groenland et accusé d’ingérence

Dr Joseph Griffin.

© DR-IStock

Son profil professionnel au Baton Rouge General le présente comme Joseph Griffin, MD, FACS, certifié en chirurgie vasculaire. Ses intérêts cliniques affichés portent notamment sur l’artériopathie périphérique complexe et le traitement des pathologies veineuses. Le même profil indique une formation médicale à la Ross University School of Medicine, puis un internat, une résidence en chirurgie générale et une fellowship en chirurgie vasculaire et endovasculaire à la Louisiana State University. Rien, dans cette fiche professionnelle, ne lui attribue de rôle diplomatique ou gouvernemental. 

C’est précisément ce flou qui rend sa présence politiquement explosive. Selon le Guardian, Joseph Griffin a affirmé avoir rejoint la délégation américaine comme volontaire afin « d’évaluer les besoins médicaux » de l’île arctique. Le média groenlandais Sermitsiaq rapporte de son côté qu’il a déclaré à TV2 News vouloir comprendre comment les soins sont pratiqués au Groenland, tout en affirmant n’avoir aucun lien avec les autorités américaines. 

Une mission sanitaire, ou un geste d’influence ?

Sur le papier, la démarche pourrait être présentée comme humanitaire. Dans les faits, elle intervient dans un contexte qui la rend immédiatement suspecte aux yeux de Nuuk. Joseph Griffin n’arrive pas seul : il accompagne Jeff Landry, gouverneur républicain de Louisiane et émissaire spécial de Donald Trump pour le Groenland. Le Parisien rapporte que Landry a atterri à Nuuk le 17 mai, officiellement pour assister à Future Greenland, un forum économique organisé les 19 et 20 mai. Le journal souligne aussi un détail central : « Personne ne l’a invité. » 

Washington présente cette visite comme une démarche d’écoute, de dialogue et de développement des opportunités économiques. Mais au Groenland, cette rhétorique ne passe pas. Le Parisien cite le chercheur Mikaa Blugeon-Mered, spécialiste de géopolitique à l’Université du Québec, pour qui l’envoi d’un médecin dans ce contexte relève de « plus qu’une pique » et d’« une véritable stratégie de déstabilisation ». Le médecin est perçu comme un rouage d’une offensive politique américaine.

La colère de la ministre de la Santé

La réaction la plus forte est venue d’Anna Wangenheim, ministre groenlandaise de la Santé. Dans un communiqué repris par le Guardian, elle a qualifié la présence de Joseph Griffin de « profondément problématique ». Elle rappelle que le système de santé groenlandais est déjà fragilisé par l’immensité du territoire, les grandes distances, la pénurie chronique de professionnels de santé et la pression démographique. Pour elle, ces vulnérabilités ne doivent pas devenir une porte d’entrée pour une opération politique étrangère. 

Sa formule résume la ligne rouge posée par Nuuk : les Groenlandais ne sont pas des « sujets d’expérimentation » dans un projet géopolitique. Le système de santé, insiste-t-elle, doit être développé par une coopération respectueuse et par l’autodétermination groenlandaise, et non par des envoyés politiques poursuivant des intérêts stratégiques. 

Sermitsiaq ajoute un élément important : le Département groenlandais de la Santé et des personnes handicapées a indiqué ne pas avoir connaissance d’un rendez-vous prévu avec Dr Joseph Griffin. Autrement dit, le médecin dit vouloir observer ou évaluer les besoins sanitaires, mais l’administration compétente ne semble pas avoir été intégrée à une démarche officielle. 

Un passif colonial qui rend le sujet médical inflammable

La santé n’est pas un terrain neutre au Groenland. Le territoire, aujourd’hui largement autonome mais toujours rattaché au Danemark, a été marqué par des abus médicaux commis à l’époque coloniale. Le journal cite notamment le scandale des dispositifs intra-utérins : des milliers de femmes et de jeunes filles groenlandaises, parfois âgées de 12 ans, auraient reçu des stérilets sans information ni consentement entre 1966 et 1970, dans ce qui est décrit comme une tentative de réduire la population groenlandaise. 

Dans ce contexte, l’arrivée d’un médecin étranger chargé d’« évaluer » les besoins sanitaires ne peut pas être reçue comme une simple visite technique. C’est le mot « évaluer » qui crispe : il réactive une histoire où la santé des Groenlandais a déjà été administrée, contrôlée et instrumentalisée par des puissances extérieures.

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Le précédent du navire-hôpital

L’affaire Griffin ne sort pas de nulle part. Elle prolonge un épisode déjà mal reçu à Nuuk : en février, Donald Trump avait annoncé qu’un navire-hôpital américain était « en route » vers le Groenland, une offre refusée par les autorités groenlandaises. Le navire n’est jamais arrivé. Trump avait accompagné cette annonce d’une image générée par IA montrant un immense navire-hôpital blanc, frappé d’une croix rouge et d’un drapeau américain, promettant de soigner des personnes supposément délaissées. 

Le message implicite était lourd : les États-Unis se présentaient comme les sauveurs sanitaires d’un territoire que ses propres autorités, ou le Danemark, ne prendraient pas correctement en charge. Pour Nuuk, c’est exactement le genre de récit qui nourrit la défiance : sous couvert d’aide médicale, Washington mettrait en scène l’incapacité supposée du Groenland à se gouverner seul.

Une réponse politique ferme de Nuuk

Après sa rencontre avec Jeff Landry et l’ambassadeur américain au Danemark Kenneth Howery, le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen a critiqué lui aussi la présence du médecin. Il a rappelé que toute discussion sur les conditions sanitaires au Groenland devait passer par les canaux appropriés. 

Le même jour, Nielsen a décrit une réunion « constructive » avec Jeff Landry, mais il a surtout répété que le peuple groenlandais n’était pas à vendre et que son droit à l’autodétermination n’était pas négociable. 

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