© iStock / Eugénie Izard
What’s up Doc : Pourquoi la pédopsychiatrie ? Était-ce votre objectif en entrant en études de médecine, ou est-ce venu plus tard ?
Eugénie Izard : Ce n’était pas vraiment mon objectif au départ. La psychologie m’intéressait, mais je suis partie en médecine en mettant un peu cette idée de côté.
C’est finalement mon dernier stage d’externat, en psychiatrie, qui a tout changé. Dès le premier jour, j’ai su que c’était ce que je voulais faire. Je n’ai eu aucune hésitation.
Pour la pédopsychiatrie, j’ai davantage hésité, parce que j’avais peur de ne pas supporter la souffrance des enfants. Mais en passant dans un CMPP (centre médico-psycho-pédagogique), je me suis rendu compte qu’on pouvait exercer ce métier sans s’effondrer, et cela m’a passionnée d’emblée.
J’ai commencé à travailler en institution en 2003, puis en libéral en 2004, avec depuis toujours ce double exercice. J’ai notamment exercé en ITEP, auprès d’enfants et d’adolescents en grande souffrance, souvent déscolarisés, placés ou confrontés à des situations de maltraitance.
Ces expériences m’ont très vite amenée à m’intéresser à la protection de l’enfance, aux traumatismes, aux violences intrafamiliales et à la manière dont la parole des enfants est entendue.
« J’ai été sanctionnée de trois mois d’interdiction d’exercer parce que j'ai fait mon travail. »
Dans votre livre, vous vous décrivez comme « la pédopsychiatre qu’on a voulu faire taire. » Que s’est-il passé ?
E.I. : J’ai fait un signalement fin 2014 pour une enfant que j’estimais en danger. En 2015, une plainte a été déposée contre moi par le père de l’enfant, lui-même médecin.
L’affaire a ensuite duré environ huit ans.
Une première sanction a été annulée par le Conseil d’État, mais j’ai ensuite été de nouveau sanctionnée par l’Ordre des médecins à partir d’un autre document qui était, selon moi, une information préoccupante adressée aux autorités compétentes.
L’Ordre l’a considéré comme un courrier relevant d’une immixtion dans les affaires de famille. Selon moi, c’était pourtant bien un signalement : le document était adressé au président du conseil général, au juge des enfants et au procureur.
Je commençais d’ailleurs mes propos par : « Je tiens à vous signaler la situation… » Je parlais d’une enfant en danger, d’une mineure. Tout était réuni pour constituer un signalement. D’ailleurs, à aucun moment on ne m’a reproché la forme.
La loi pénale protège le médecin : sa responsabilité ne peut pas être engagée si le signalement est fait de bonne foi. C’était mon cas. On ne pouvait pas mettre en doute ma bonne foi.
Pour contourner cela, ils ont estimé que le document était équivalent à un certificat médical, alors que ce n’en était pas un. Ils m’ont donc sanctionnée comme on sanctionne un certificat médical tendancieux.
En première instance, j’avais simplement eu un avertissement, ce qui n’est pas grand-chose. Mais au national, ils m’ont mis trois mois d’interdiction d’exercer la médecine. C’était aberrant, d’autant plus que j’avais suivi les directives de l’Ordre départemental qui me poursuivait, puisqu’ils conseillaient sur leur site internet d’écrire au juge des enfants à chaque suspicion.
Des journalistes avaient appelé le président de l’époque du Conseil national, en lui demandant comment il était possible que je sois condamnée pour une chose conseillée sur leur site. Ils avaient répondu que le passage avait été retiré, que c’était une erreur.
Eux retirent une recommandation de leur site parce que « c’était une erreur », sans responsabilité particulière, alors que cela a pu induire en erreur des milliers de médecins. Moi, en revanche, parce que j’ai fait mon travail, j’ai été sanctionnée de trois mois d’interdiction d’exercer.
Selon vous, pourquoi l’Ordre vous a sanctionnée ? C’est pourtant bien le rôle d’une médecin, et surtout d’une pédopsychiatre, de signaler quand un enfant est en danger.
E.I. : Dès le départ, l’Ordre a pris la défense du père, qui était médecin, en considérant que la situation relevait d’une aliénation parentale.
Lorsque l’enfant parle de maltraitances, c’est le contre-argument qui revient toujours. C’est étrange, parce qu’avant les révélations, il n’était pas aliéné, puis tout à coup, dès qu’il parle de maltraitances, il le devient.
L’Ordre, au lieu de me faire confiance, à moi, qui suis pédopsychiatre donc la personne la plus objective dans cette affaire, a pris en compte l’avis du père mis en cause.
Depuis quand donne-t-on davantage de crédit à la parole d’une personne mise en cause qu’à celle du médecin qui fait un signalement ? Ils m’ont poursuivie comme si j’avais tort.
Avez-vous reçu du soutien de la part de vos confrères et consœurs ?
E.I. : Oui, j’ai toujours été extrêmement soutenue. J’avais fait une vidéo sur les réseaux sociaux pour dénoncer l’injustice quand j’ai été sanctionnée la première fois. Beaucoup de médecins ont été choqués et m’ont écrit. Certains avaient vécu des choses similaires…
Plusieurs d’entre eux étaient intéressés par ces questions de signalements et d’injustice lorsque nous sommes mis en cause pour avoir fait ce qu’il nous semblait juste. Alors, nous avons fondé le collectif Médecins Stop Violences.
Le collectif regroupe aujourd’hui environ 70 médecins. L’objectif principal est de réfléchir à la manière dont nous pouvons améliorer la protection des médecins qui émettent le signalement et la protection des enfants victimes.
« Je conseillerais toujours à un médecin d'effectuer un signalement si besoin, même s’il a peur, parce que la chose la plus importante, c’est l’enfant. C’est notre éthique, notre déontologie. »
Quel conseil donneriez-vous à un médecin qui veut faire un signalement mais qui n’ose pas par peur de représailles ordinales ?
E.I. : Je lui conseillerais de signaler même s’il a peur, parce que la chose la plus importante, c’est l’enfant. C’est notre éthique, notre déontologie. Mais il faut aussi être prudent.
L’Ordre a été entendu récemment dans le cadre d’une enquête parlementaire sur le traitement judiciaire des enfants victimes d’inceste, et en particulier sur le traitement des mères protectrices. Elle montre qu’il y a un vrai problème : la parole des enfants n’est pas entendue, le syndrome d’aliénation parentale est utilisé à outrance, et de nombreuses mères protectrices sont privées de droits lorsqu’elles allèguent des violences ou des agressions sexuelles sur leur enfant.
L’Ordre a été auditionné sur la question des médecins signalants, de leur protection, et de son positionnement par rapport au syndrome d’aliénation parentale.
Lors de cette audition, l’Ordre dit clairement aux médecins qu’ils peuvent signaler et qu’ils ne risquent rien. Ils affirment qu’aucun médecin n’a été sanctionné pour des signalements. Mais c’est faux. Nous sommes trois pédopsychiatres, entre 2022 et 2023, à avoir été sanctionnés pour cela.
Et quand cela arrive, quand l’Ordre poursuit un médecin, quelle est la meilleure attitude à adopter ?
E.I. : Il faut déjà que les médecins demandent une immunité disciplinaire. C’est un des combats du collectif Médecins Stop Violences, et nous avons besoin que tous les médecins soient à nos côtés pour cela.
Nous sommes déjà inquiets des représailles des patients, des parents. S’il faut en plus avoir peur des représailles de l’Ordre, ce n’est pas possible.
Aujourd’hui, dans les signalements de violences sexuelles intrafamiliales, seulement 1 % viennent de médecins. C’est catastrophique, alors que nous sommes parmi les premiers au contact de ces enfants.
L’Ordre des médecins ne devrait plus s’occuper de ces dossiers. Ce doit être à la justice pénale de traiter ces affaires, pas la justice disciplinaire.
« Nous demandons l'immunité disciplinaire et la possibilité d’anonymiser les signalements lorsqu’il existe un danger pour l’enfant ou pour le professionnel. »
Comment pourrait-on faciliter ces procédures ?
E.I. : En plus d’une immunité disciplinaire, il y a aussi une problématique autour de l’autorité parentale conjointe. Les médecins peuvent être poursuivis parce qu’ils ne respectent pas l’autorité parentale conjointe. Mais dans les situations de maltraitance, on n’a jamais l’accord du parent maltraitant ou incestueux pour suivre l’enfant. Il faut donc modifier cela.
Nous demandons aussi la possibilité d’anonymiser les signalements lorsqu’il existe un danger pour l’enfant ou pour le professionnel.
Il y a aussi la question des experts très tendancieux que l’Ordre a protégés pendant des années, notamment ceux qui défendaient le syndrome d’aliénation parentale.
Sur ces dérives ordinales, je pense que ce n’est pas à moi de faire des propositions. C’est à la justice pénale de s’occuper des manquements graves, des éventuelles complicités si elles sont établies, et des infractions financières pointées par l’IGF (Inspection Générale des Finances).
Votre témoignage fait écho à mon propre dossier. Ancien chirurgien orthopédiste, je conteste actuellement devant le tribunal administratif des décisions ordinales qui ont détruit ma carrière. Depuis des mois, je demande la communication de pièces administratives me concernant. Je suis pourtant convoqué jeudi prochain par un OPJ à la suite d’une plainte du CNOM pour harcèlement moral, alors que mes démarches visent à obtenir des documents et à exercer mes droits. Quand demander des pièces devient du harcèlement, il y a un vrai problème de transparence institutionnelle.
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