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Dès le début de votre livre, vous expliquez que les psychédéliques « désorganisent » le cerveau pour mieux le réorganiser ensuite. C’est-à-dire ?
Caroline Depuydt : Les psychédéliques induisent un état modifié de conscience pendant plusieurs heures. Il se passe énormément de choses dans le cerveau, mais globalement on peut parler d’une grande désorganisation temporaire, réversible, accompagnée d’un important boost de la neuroplasticité.
Ces effets permettent de casser la rigidité qui s’est installée dans le cerveau : les ruminations, les pensées obsessionnelles, certaines addictions… Cette rigidité peut alors être levée, et les connexions cérébrales peuvent se réorganiser. Psychologiquement, cela se traduit par une nouvelle flexibilité cognitive et émotionnelle.
Les personnes trouvent parfois en elles des réponses à des problèmes anciens sur lesquels elles tournaient en rond depuis des années. Dans beaucoup de troubles psychiatriques, cette souffrance vient justement de cette rigidité intérieure et de l’impression de ne plus avoir de solution.
Pouvez-vous définir ce qu’est la neuroplasticité ?
C.D. : La neuroplasticité est une fonction naturelle du cerveau que nous possédons tous, de la naissance jusqu’à la mort. C’est la capacité des neurones à se réorganiser, à se régénérer, à créer de nouvelles connexions. C’est grâce à elle que l’on apprend de nouvelles choses, ou que l’on peut récupérer certaines fonctions après un AVC, par exemple. Mais certaines maladies psychiatriques diminuent cette plasticité et le cerveau peut se rigidifier.
L’idée est donc de relancer la neuroplasticité. Certaines activités comme le sport, la méditation ou le yoga y contribuent déjà. Les psychédéliques, eux, provoquent une neuroplasticité particulièrement intense : elle agit pendant la prise, mais aussi durant les deux à quatre semaines qui suivent. C’est ce qui est très intéressant thérapeutiquement.
« Une étude française récente sur l’alcool montre qu’après 12 semaines, 55 % des patients traités par psilocybine étaient abstinents, contre seulement 10 % dans le groupe placebo. »
Dans quelle cadre la thérapie par psychédéliques peut-elle être particulièrement intéressante ?
C.D. : Prenons l’exemple de la dépression, qui est une grande indication des thérapies psychédéliques. Le traitement classique, ce sont les antidépresseurs. Mais ce qu’on sait moins, c’est qu’au moins 30 % des personnes souffrant de dépression sont résistantes aux traitements antidépresseurs, malgré plusieurs essais à des doses et sur des durées différentes.
Dans ces situations, nous manquons d’alternatives réellement efficaces. Certaines personnes restent dans des dépressions chroniques très invalidantes : elles ne travaillent plus, ont des idées suicidaires, perdent toute qualité de vie.
Or, les études montrent que les thérapies assistées par psychédéliques permettent à 50 % des patients d’entrer en rémission complète, et à environ 70 % de présenter une amélioration significative des symptômes.
Le syndrome de stress post-traumatique est un autre exemple. Les traitements actuels ne fonctionnent pas chez environ la moitié des patients. Pourtant, les études sur les psychédéliques montrent des taux de rémission de près des deux tiers chez ces patients résistants.
On observe également des résultats très prometteurs dans les addictions. Une étude française récente sur l’alcool montre qu’après 12 semaines, 55 % des patients traités par psilocybine étaient abstinents, contre seulement 10 % dans le groupe placebo.
Ce qui change complètement avec ces thérapies, c’est aussi leur fonctionnement : les effets sont rapides, parfois immédiats, alors qu’un antidépresseur met souvent quatre à cinq semaines à agir. Et surtout, on ne parle plus d’un traitement quotidien pendant des années, mais d’une ou deux prises seulement, dans un cadre très encadré et accompagné.
Pourquoi, malgré l’efficacité prouvée des psychédéliques, cela reste une pratique illégale ?
C.D. : Les psychédéliques existent depuis des milliers d’années. Ce sont souvent des substances naturelles utilisées dans des traditions chamaniques. La psilocybine, par exemple, est la substance active des champignons hallucinogènes.
En Occident, dans les années 1940, Albert Hofmann découvre le LSD. Dix ans plus tard, les premières recherches psychiatriques apparaissent et montrent déjà des effets intéressants sur la dépression ou l’alcoolisme.
Puis ces substances se diffusent largement dans la société, notamment avec le mouvement hippie des années 1960. Leur usage devient moins encadré, parfois récréatif, avec des effets secondaires et des dérives. En parallèle, un fort mouvement politique antidrogue se développe aux États-Unis, et les psychédéliques sont interdits dans les années 1970.
Le problème, c’est qu’ils ont été classés parmi les stupéfiants les plus dangereux, sans usage médical reconnu, ce qui a quasiment stoppé toute recherche pendant des décennies.
Il faut attendre les années 2000 pour assister à ce qu’on appelle la « renaissance psychédélique » : les recherches reprennent, de façon beaucoup plus rigoureuse et encadrée. Et les résultats montrent une efficacité importante dans plusieurs troubles psychiatriques résistants : dépression, stress post-traumatique, addictions, TOC, troubles alimentaires, autisme…
Depuis 2020, de plus en plus de professionnels demandent une reclassification de ces substances afin de permettre leur usage médical sous contrôle strict.
Quelles sont les principales substances utilisées ?
C.D. : Les deux grandes molécules utilisées sont la psilocybine et la MDMA. La psilocybine est surtout utilisée dans les dépressions résistantes. La MDMA — qui est la substance active de l’ecstasy — est particulièrement efficace dans les syndromes de stress post-traumatique.
« Pendant toute la séance, quelqu’un reste à côté du patient. On intervient peu, sauf s’il y a de l’anxiété ou des difficultés. »
Comment se déroule concrètement une thérapie assistée par psychédéliques ?
C.D. : Il y a trois grandes phases : la préparation, la prise et l’intégration.
La préparation consiste à réaliser plusieurs séances avec le patient pour vérifier les indications et contre-indications, expliquer les effets possibles, définir les objectifs thérapeutiques et préparer la personne à l’expérience. On travaille aussi sur des outils de respiration, d’ancrage, de gestion de l’anxiété.
Ensuite vient la prise elle-même, qui se fait toujours en séance, jamais seul à domicile. Le « set and setting » est fondamental : le « set », c’est l’état d’esprit du patient ; le « setting », c’est l’environnement. La personne doit se sentir en sécurité, entourée, dans un cadre chaleureux et rassurant.
Pendant toute la séance, quelqu’un reste à côté du patient. On intervient peu, sauf s’il y a de l’anxiété ou des difficultés. Souvent, le patient porte un masque sur les yeux et écoute de la musique afin de favoriser l’introspection.
Puis vient la phase d’intégration, avec plusieurs entretiens psychothérapeutiques. Le patient revient sur ce qu’il a vécu, ce qu’il en retire, les prises de conscience qu’il a eues et les changements qu’il souhaite éventuellement mettre en place dans sa vie.
Comme la neuroplasticité reste augmentée pendant plusieurs semaines, cette période est particulièrement propice au travail thérapeutique.
À quoi ressemble l’expérience vécue sous psychédéliques ?
C.D. : On dit souvent que c’est une expérience « ineffable ». Les personnes vivent un voyage intérieur très intense, un peu comme des rêves extrêmement puissants. Il peut y avoir des modifications des perceptions, des synesthésies — entendre des couleurs, goûter des sons — une connexion très forte à la musique.
Certaines personnes vivent des expériences mystiques, d’amour immense, ou une dissolution de l’ego. D’autres revisitent des souvenirs oubliés, parfois traumatiques, parfois heureux. Certaines ont l’impression de revoir un proche décédé et d’avoir une conversation avec lui, ce qui peut être profondément thérapeutique. Chaque expérience est unique.
Vous parliez aussi de « gestion de l’anxiété » lors de la préparation à la prise avec le patient. En quoi c’est important ?
C.D. : Il peut y avoir des moments très difficiles : anxiété intense, souvenirs traumatiques, sensations oppressantes, visions effrayantes… C’est pour cela que l’encadrement est essentiel.
Le travail des thérapeutes consiste justement à accompagner ces moments. On dit souvent au patient : « Ouvrez-vous à l’expérience, même si elle est difficile. » Parce que parfois, ces expériences très dures ont aussi quelque chose à apprendre.
Sans encadrement, ces expériences peuvent devenir traumatisantes. Avec un accompagnement adapté, elles peuvent au contraire être profondément thérapeutiques.
Existe-t-il des effets secondaires ou des risques importants ?
C.D. : Il existe des contre-indications importantes, notamment les psychoses et les troubles bipolaires. Chez certaines personnes vulnérables, ces substances peuvent déclencher une décompensation psychiatrique.
Il existe aussi des expériences très difficiles, ce qu’on appelle les « bad trips ». Mais dans un cadre médical sécurisé, ces situations sont généralement gérables.
Certains consommateurs de psychédéliques parlant de « flashbacks » persistants après une ou plusieurs prises, concernent surtout les usages récréatifs avec mélange de substances. Dans les études médicales encadrées, ce phénomène est extrêmement rare.
Et contrairement à beaucoup d’idées reçues, les psychédéliques classiques présentent très peu de risque d’addiction. Ils n’agissent pas sur les circuits dopaminergiques liés à la dépendance, et une tolérance s’installe très rapidement, ce qui limite la répétition des prises.
« Le but de mon livre : proposer un état des lieux scientifique rigoureux, sans idéalisation mais sans diabolisation non plus. »
Que diriez-vous aux médecins ou psychiatres qui restent opposés à ces thérapies ?
C.D. : Je leur dirais d’abord : renseignez-vous. C’est précisément le but de mon livre : proposer un état des lieux scientifique rigoureux, sans idéalisation mais sans diabolisation non plus.
Ensuite, je suis tout à fait d’accord pour dire que ces traitements doivent rester extrêmement encadrés. Je ne suis pas pour une libéralisation générale.
Mais aujourd’hui, nous faisons face à une crise majeure de la santé mentale : explosion des dépressions, pénurie de psychiatres, traitements insuffisants, patients résistants et suicidaires. Dans ce contexte, je pense qu’il est moralement nécessaire d’explorer des alternatives thérapeutiques.
Et cela peut se faire de manière sécurisée : indications précises, médecins formés, traitements administrés à l’hôpital, protocoles stricts…
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