© Elephant Aventures / France Télévisions/ Réunion La 1ère
Dr Jérôme Corré est cardiologue, installé à La Réunion, son île natale, depuis novembre 2016, après avoir effectué l’ensemble de ses études de médecine à Bordeaux. Spécialisé en cardiologie interventionnelle, il a pris la tête du service de cardiologie du CHU en 2021.
Depuis trois ans, il a développé un important volet de prévention, en dehors de l’hôpital, en mettant en place des consultations de dépistage destinées aux populations les plus éloignées du système de soins.
C’est une de ces actions de prévention et de consultations dans des territoires reculés qui font l’objet du documentaire diffusé ce lundi 20 avril à 23h30 sur France 3
Le documentaire se concentre sur votre périple médical dans les cirques réunionnais. Pourquoi avoir ciblé ces zones en particulier ?
Jérôme Corré : Ce sont des villages isolés, entourés de remparts montagneux à plus de 2 000 mètres d’altitude. Dans l’un d’eux, on ne peut accéder qu’à pied ou en hélicoptère.
Comment est né ce projet ?
JC. : Aller consulter des populations isolées me semblaient nécessaire et cohérent avec ma vision de la médecine. J’ai proposé l’idée à la direction du CHU. La première question a été le coût. J’ai répondu : 0 €, à part ma journée de travail. Le matériel existait déjà, je me déplace à pied ou à vélo, donc pas de coût de transport.
Ensuite, j’ai constitué une équipe avec des infirmiers de bloc formées à l’échographie, et des collègues habitués à ces terrains.
Dans les cirques, on utilise des dispensaires du CHU, souvent vides la majorité de l’année. Là où il n’y en a pas, j’ai travaillé avec un médecin local pour trouver un lieu de consultation pour la journée.
« On sensibilise aux maladies cardiovasculaires, à l’hygiène de vie, à l’alimentation, à l’activité physique, au tabac. »
Quel est l’objectif de ces consultations ?
JC. : Il y a deux objectifs principaux.
Le premier, c’est de donner accès à une consultation cardiologique spécialisée à des personnes qui en sont éloignées. En dix minutes, on fait un check-up complet : examen clinique, tension, électrocardiogramme, échographie cardiaque.
Le second, c’est la prévention. On sensibilise aux maladies cardiovasculaires, à l’hygiène de vie, à l’alimentation, à l’activité physique, au tabac.
On cible en priorité les personnes de plus de 40 ans qui n’ont jamais vu de cardiologue.
Vous insistez beaucoup sur la prévention. Pourquoi ?
JC. : Parce qu’on découvre énormément d’hypertension et d’autres pathologies non suivies à la Réunion. Les gens consultent peu les spécialistes, ce n’est pas dans les habitudes, par peur de déranger ou pour éviter le déplacement.
Ces consultations permettent de dépister, mais aussi de faire passer des messages simples : moins de sel, activité physique, arrêt du tabac.
Il y a aussi une dimension d’exemplarité. Je me suis déplacé à vélo et à pied durant les 4 jours du « trail médical » ce qui renforce la crédibilité du discours sur l’activité physique.
« Je me suis déplacé à vélo et à pied durant les 4 jours du "trail médical" ce qui renforce la crédibilité du discours sur l’activité physique. »
Vous avez été frappé par le nombre d’hypertendus. Comment l’expliquez-vous ?
JC. : Je ne m’y attendais pas du tout. Les taux d’hypertension sont très élevés et ce n’est pas décrit dans la littérature.
Je n’ai pas toutes les réponses. Il y a probablement une part génétique, un rôle du sel, peut-être des facteurs environnementaux. Mais ce qui est surprenant, c’est qu’on ne retrouve pas forcément les facteurs classiques : peu d’alcool, peu de surpoids, des populations plutôt actives.
C’est encore un mystère, et j’essaie de lancer des recherches pour mieux comprendre ce phénomène.
Dans le documentaire, on remarque que certains patients refusent les traitements. Pourquoi ?
JC. : C’est très culturel. Il y a une tradition forte de médecine par les plantes, transmise de génération en génération, surtout dans les zones isolées.
Pendant longtemps, il y avait peu (ou pas) de médecins, donc les gens ont développé leurs propres pratiques de soin.
Aujourd’hui encore, cela se traduit par une défiance vis-à-vis des médicaments. À La Réunion, on estime que 80 % des hypertendus ne prennent pas leur traitement.
Il faut aussi comprendre que l’hypertension est souvent asymptomatique pendant des années. Les patients ne se sentent pas malades, donc ne voient pas l’intérêt du traitement.
Vous avez lancé un « mois du kèr (cœur en créole) ». De quoi s’agit-il ?
JC. : La première édition a eu lieu en septembre 2025.
Nous avons organisé une soixantaine d’actions : consultations, stands de prévention, interventions dans les écoles et collèges, distribution d’appareils pour mesurer la tension, campagnes d’information en français et en créole, diffusion de spots à la télévision.
Au total, cela représente environ 500 consultations, 1 500 adultes sensibilisés et 1 400 enfants touchés.
Nous lançons une nouvelle édition en 2026, au début de l’année scolaire à venir.
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