Axel Kahn : un chercheur humaniste

Clinicien, chercheur en génétique, essayiste engagé du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), homme de gauche courageux… et désormais marcheur ! Axel Kahn, 70 ans, partage sa vie entre ses activités 9 mois /12, et la marche pour les 3 autres.

Le point commun des activités d’Axel Kahn ? La recherche d’un idéal, un combat pour l’existence. La certitude que le devoir de chacun est de participer à l’amélioration des conditions de vie de l’espèce humaine. Des convictions héritées d’une enfance catholique entre scoutisme, éducation jésuite et philosophie d’un père humaniste.

What’s Up Doc donne la parole à cet intellectuel généreux !

 

WUD Vous dites qu’avant d’envisager la médecine, vous avez songé à devenir prêtre. Info ou intox ?

AK J’ai eu une enfance très catholique, et la piété de ma jeunesse me fit évoquer l’idée de devenir prêtre. Ce n’était pas une vocation inébranlable puisqu’à l’âge de 15 ans j’ai d’un seul coup perdu la foi. Heureusement d’ailleurs, ça a permis d’éviter que l’on m’appelle « l’abbé Kahn » toute ma vie…

 

WUD Une vocation qui a laissé place à une autre : la médecine ?

AK Détrompez-vous ! Mon orientation vers la médecine résulte plus d’un choix par élimination que d’une vocation. Dans ma famille, nous étions quatre hommes. Le père, philosophe. Le frère, historien : Jean-François Kahn, devenu journaliste. Un autre frère, malheureusement décédé, orienté vers les sciences dures et la chimie très théorique… J’étais bon élève, mais au moment de choisir, il m’a semblé plus prudent de ne pas m’orienter vers une discipline où j’aurais été en compétition directe avec des aînés trop brillants !

 

WUD Tout de même, très tôt vous vous intéressez à la recherche. Pour quelles raisons ?

AK J’adorais la clinique qui, très vite, est devenue une passion. J’exerçais en hématologie et en réanimation. Le côté humain et relationnel de notre métier me plaisait beaucoup. Mais au-delà de me contenter d’appliquer ce que l’on savait faire, j’avais également soif d’élargir le spectre du possible. C’est la raison pour laquelle une approche scientifique de la discipline me séduisait également.

 

WUD Avez-vous longtemps exercé la clinique ?

AK Jusqu’en 1992, j’avais alors 48 ans. Malgré le poids de mes différentes charges j’ai continué de soigner, jusqu’à une nuit particulière, dont je conserve un souvenir très précis. C’était une garde de réanimation polyvalente particulièrement éprouvante… J’étais allé dormir à 4 heures. À 5 heures, on me réveille pour une patiente du service, hospitalisée depuis longtemps. Nécrose de l’oesophage après ingestion d’eau de Javel. Médiastinite et de nombreuses opérations. Le cas était perdu. En me levant j’ai eu cette pensée qui jamais ne doit traverser l’esprit d’un réanimateur. « C’est quand même bien dommage qu’elle ne soit pas décédée avant, puisque de toutes façons nous ne pouvons rien faire ». C’est à ce moment que j’ai su qu’il fallait que j’arrête la clinique.

 

WUD Vos deux domaines de prédilection sont la génétique et l’éthique. Actuellement on entend beaucoup parler des progrès des nouvelles technologies : séquençage de l’ADN, cartographie génétique pour tous, nanotechnologies, et même thérapie génique 2.0… Est-ce l’avenir ?

AK Quand on parle de l’avenir, il y a un mélange de réelle prévision, mais aussi de démarchage paracommercial. Pour certains, il y a la volonté de rester spectaculaire afin d’attirer le chaland. Et c’est la faiblesse de l’âme humaine que de vouloir y croire. À l’heure actuelle l’un de nos collègues, par ailleurs orateur, conférencier et écrivain, vend l’idée d’une prochaine immortalité. C’est dérisoire et pas sérieux. Pour moi, ce qui est exigible quand on en sait un peu plus que les autres dans un domaine, c’est d’essayer de faire partager ce que l’on croit vrai, et non pas ce que l’on croit utile pour parvenir à tel ou tel but commercial. C’est cela, la dévotion à l’humanité.

 

WUD Vous ne croyez donc pas à la vie éternelle ?

AK Par des manipulations, on arrive à faire vivre une drosophile 60 jours au lieu de 30, une souris 3 ans au lieu de 2 ans et demi. Mais vous ne conférez pas à la drosophile la longévité d’une souris. À l’avenir, on pourra sans doute ralentir l’horloge biologique, mais aucune donnée objective ne permet de penser sérieusement à l’immortalité.

 

WUD Le principe de précaution est parfois accusé de freiner la recherche en France. Quelle est votre position à ce sujet ?

AK Un progrès n’en est un pour l’homme que s’il inclut la plus grande précaution possible. Pour moi, c’est cela le principe de précaution. C’est un excellent principe car viser une précaution maximale fait partie intégrante de l’idée de progrès. Attention malgré tout, le principe de précaution ne doit pas être un principe d’inaction : le risque fait partie du monde réel.

 

WUD Vous avez beaucoup écrit. Souvent seul, parfois à deux, comme avec votre frère, Jean-François Kahn, ou avec Albert Jacquard*, disparu il y a bientôt un an. Quel souvenir gardez-vous de cet homme ?

AK Un homme délicieux, d’une bonté considérable. Nous n’étions pas d’accord sur tout, bien sûr, mais c’était un excellent ami. J’ai toujours été touché par son absolue sincérité, son engagement et sa dévotion totale à l’autre.

 

WUD À 17 ans vous vous engagez en politique en faveur du parti communiste, et ce pour 17 ans. Assumez-vous ce choix aujourd’hui ?

AK Parfaitement ! Quand, à l’âge de 15 ans, j’ai perdu la foi, c’est tout naturellement que, porté par des valeurs de solidarité et de lutte contre les injustices, mes convictions m’ont attiré vers la gauche. La principale force à l’époque était celle du PCF. Mais je ne me suis jamais fait d’illusions, et j’ai quitté le parti en 1977. Si aujourd’hui je ne suis affilié à aucun parti, je reste un homme de gauche, car je crois que toute action politique devrait avoir comme finalité ultime l’épanouissement de l’humanité et la justice sociale. Et à mes yeux, ce sont plutôt des valeurs de gauche.

 

WUD Il y a un an, un autre médecin écrivain, Jean-Christophe Rufin, publiait Immortelle Randonnée, le récit de son pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Vous-même avez publié en mars Pensées en chemin à propos de votre marche à travers la France en 2013. Que vous a apporté ce voyage ?

AK Durant cette première marche de trois mois, j’ai traversé la France sur environ 2 000 km. Une expérience fabuleuse ! J’ai été transporté et ému par les beautés de notre pays. Malheureusement, j’ai également été confronté à une terrible réalité qui m’a beaucoup affecté. C’est une France incontestablement sinistrée que j’ai pu observer durant les deux tiers de mon parcours. Une France malheureuse et pessimiste. Les gens que j’ai rencontrés dans les régions les plus atteintes considèrent que le présent est un effondrement par rapport au passé, et que le pire est à venir. Nous sommes dans une situation éminemment critique.

 

WUD Selon vous, François Hollande est-il l’homme de la situation ?

AK J’étais au départ perplexe quant au président que serait François Hollande. De ce fait, je ne suis pas vraiment déçu. Sur le plan factuel, il ne fait certainement pas pire que son prédécesseur. Mais il y a une incapacité de la part du Président à mettre son action en perspective. Pour demander l’effort collectif indispensable que nécessite la France, il faut faire naître une envie, présenter aux Français un objectif clair et désirable. En cela, il m’apparaît incapable. Les résultats du Front national aux dernières élections le prouvent !

 

WUD En 1970, votre père philosophe met fin à ses jours et vous laisse un courrier qui se termine sur ces mots : « mon fils, sois raisonnable et humain »… Avez-vous le sentiment d’avoir relevé le défi ?

AK Je l’espère ! Son message m’a accompagné tout au long de ma vie. Aujourd’hui encore, il m’arrive de convoquer mon père et de me demander s’il aurait approuvé mes choix.

 

 

Curriculum Vitæ

 

5 septembre 1944 • Naissance au Petit-Pressigny (Indre-et-Loire)

1961 • Baccalauréat, mention bien

1964 • Externe des Hôpitaux de Paris

1967 • Interne des Hôpitaux de Paris

1970 à 1972 • Maîtrise ès Sciences

1974 • Doctorat en Médecine

1976 • Doctorat ès Sciences

1984 • Directeur d’unité de recherche à l’INSERM

1986 à 1998 • Membre fondateur et rédacteur en chef de la revue Médecine-Sciences

1992 à 2004 • Membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE)

2001 à 2008 • Directeur de l’institut Cochin

2007 à 2011 • Président de l’université Paris-Descartes

Depuis 2004 • Président du Comité éthique & cancer

Depuis 2007 • Président de la Fondation internationale du handicap.

 

Distinctions

• Médaille d’argent du CNRS

• Officier de l’ordre national du Mérite

• Officier de l’ordre du Mérite agricole

 

Livres

*2003 • L’Avenir n’est pas écrit, avec Albert Jacquard, Éditions Pocket

**2014 • Pensées en chemin, Éditions Stock

Portrait de Romain Jaillant
article du WUD 15

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