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Le changement d’échelle est désormais mesurable. Selon les données IQVIA Pharmastat (société spécialisée dans l’analyse des données de santé et du marché pharmaceutique), les pharmaciens ont réalisé 21,5 millions de nouvelles missions en 2025, contre 15,5 millions en 2024, soit une progression de 40 %. Sont notamment comptabilisés les rappels vaccinaux, les TROD, les entretiens pharmaceutiques ou encore la remise de kits de dépistage du cancer colorectal.
Sur le plan économique, IQVIA, estime que la rémunération des services en officine, (vaccination, dépistage, entretiens pharmaceutiques notamment), a atteint environ 167 millions d’euros en 2025. Le montant reste faible à l’échelle de l’économie globale des pharmacies, mais il ne l’est plus à l’échelle d’une activité qui n’existait pratiquement pas il y a quinze ans.
La Fédération des syndicats pharmaceutiques de France (FSPF) constate elle aussi le mouvement : entre 2024 et 2025, les honoraires liés à la vaccination ont progressé de 46 millions d’euros, tandis que les dépistages et accompagnements de patients chroniques apportaient 5 millions d’euros supplémentaires.
Des actes autrefois concentrés chez les médecins
Pour les médecins, il faut néanmoins préciser ce que recouvrent ces chiffres. Il ne s’agit pas d’un transfert comptable dans lequel l’Assurance maladie retirerait 167 millions d’euros aux médecins pour les verser aux pharmaciens. En revanche, il y a bien un transfert ou un partage croissant d’activité de soins primaires : des actes qui nécessitaient historiquement une consultation médicale peuvent désormais être réalisés directement à l’officine.
L’exemple le plus spectaculaire est la vaccination. Après une expérimentation lancée en 2017, la vaccination antigrippale par les pharmaciens a été généralisée en 2019. La vaccination contre le Covid a suivi au printemps 2021. Puis les compétences se sont considérablement élargies : depuis août 2023, les pharmaciens formés peuvent prescrire et administrer aux personnes de 11 ans et plus l’ensemble des vaccins prévus au calendrier vaccinal, sous réserve des exceptions réglementaires.
Le résultat est massif : en 2025, IQVIA comptabilise 6,6 millions d’actes de rappel vaccinal adulte en pharmacie, deux fois plus qu’en 2024. Et 2,3 millions de ces actes comportaient une prescription directe du vaccin par le pharmacien, sans prescription médicale préalable. Pour la seule grippe, près de 8 millions de vaccinations ont été effectuées en officine au cours de la saison 2025-2026.
Angine et cystite : jusqu’à l’antibiotique sans médecin
Le virage est encore plus net depuis le 18 juin 2024. Une personne présentant une suspicion d’angine à streptocoque A peut se rendre directement en pharmacie : après vérification des critères d’éligibilité, le pharmacien réalise un TROD et, s’il est positif, peut délivrer l’antibiotique adapté sans ordonnance d’un médecin. Le même dispositif existe pour certaines cystites aiguës simples chez les femmes.
L’acte est rémunéré 15 euros lorsque le test conduit à la délivrance d’un antibiotique et 10 euros lorsqu’il n’y a pas de délivrance, en métropole. Autrement dit, pour ces situations sélectionnées, le pharmacien assure désormais une séquence qui comprend interrogatoire, vérification des critères d’exclusion, test diagnostique, décision thérapeutique encadrée et délivrance.
Pour le médecin généraliste, c’est probablement là que la notion de transfert d’activité est la plus tangible : un parcours qui pouvait auparavant générer une consultation médicale peut désormais se dérouler entièrement à l’officine.
Des entretiens depuis 2013, des bilans de prévention depuis 2024
Cette évolution ne date pourtant pas du Covid. Les premiers entretiens pharmaceutiques rémunérés ont été introduits en 2013 pour les patients sous AVK, puis étendus en 2014 à certains patients asthmatiques. Le bilan partagé de médication pour les personnes âgées polymédiquées est arrivé en 2018. L’accompagnement des patients sous anticancéreux oraux a été créé en 2020.
En 2022, la nouvelle convention pharmaceutique a encore élargi le champ : remise en officine des kits de dépistage organisé du cancer colorectal, accompagnement des femmes enceintes, développement de la vaccination et de la prévention. Pour le dépistage colorectal, un pharmacien peut aujourd’hui évaluer l’éligibilité du patient à partir d’un questionnaire et lui remettre directement le kit ; l’acte est rémunéré 3 euros, auxquels s’ajoutent 2 euros si le test est effectivement réalisé.
Depuis 2024, les pharmaciens peuvent également réaliser « Mon bilan prévention », au même titre que les médecins, sages-femmes et infirmiers. Ce rendez-vous consacré aux facteurs de risque et aux comportements de santé est rémunéré 30 euros par l’Assurance maladie.
Et maintenant la tension artérielle
Le mouvement ne s’arrête pas. La loi du 27 juillet 2026 a inscrit dans le Code de la santé publique la possibilité pour les pharmaciens de mesurer la pression artérielle des patients dans une démarche de prévention des risques cardio-neuro-vasculaires. Si la loi ne fixe pas de tarif pour cette mission, un montant de 15 euros est évoqué dans le cadre des négociations entre l’Assurance maladie et les syndicats des pharmaciens, selon Le Moniteur des pharmacies.
Encore minoritaire dans les revenus, mais plus dans le parcours de soins
Il ne faut pas non plus exagérer le poids économique de ces nouvelles compétences. Dans son rapport publié en 2025, la Cour des comptes chiffrait à 277 millions d’euros en 2023, soit 4 % de la rémunération officinale, un périmètre plus large comprenant les nouvelles missions mais aussi certaines rémunérations sur objectifs, les astreintes ou l’aide à la téléconsultation. La Cour estimait parallèlement que la rémunération des officines reposait encore aux trois quarts sur les médicaments vendus.
Les nouvelles missions ne sont donc pas encore le moteur économique principal des pharmacies. Mais du point de vue des médecins, le changement est ailleurs : vacciner, dépister, conduire certains entretiens de suivi, réaliser un bilan de prévention et, désormais, prendre en charge certaines angines ou cystites jusqu’à la délivrance de l’antibiotique ne sont plus des activités réservées au cabinet médical.
Et avec 21,5 millions d’actes réalisés en un an, ce déplacement du premier recours vers l’officine n’a plus grand-chose d’expérimental.
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