« Prendre en charge seul un patient dans la continuité devient mission impossible »

Depuis dix ans, la Fédération française des maisons et pôles de santé (FFMPS) promeut l’exercice pluriprofessionnel coordonné en soins primaires. Elle apporte son expertise aux équipes de soins primaires (ESP), notamment aux maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP), soutient leur constitution, leur développement et leur participation aux projets de santé publique, locaux et territoriaux. Suite aux 8es journées nationales de la FFMPS qui se sont tenues les 29 et 30 mars derniers, nous avons interviewé le Dr Pascal Gendry, président de l’association. Interview fleuve pour tout savoir sur les MSP.
 

What’s up Doc : Quel est l’ADN de la Fédération française des maisons et pôles de santé (FFMPS) ?

Dr Pascal Gendry : C’est un mouvement relativement jeune, dont la naissance à coïncidé avec la structuration des soins primaires en France. Au début, nous étions des personnes un peu novatrices qui avaient envie de travailler en constituant des équipes de professionnels pour travailler autrement, c’est-à-dire en équipe. Non pas pour constituer uniquement des équipes de médecins, à la différence des maisons médicales classiques. Mais en constituant des équipes composées de médecins, d’infirmiers, de kinés, de podologues, de diététiciens, de pharmaciens… Tous ces professionnels de santé de soins primaires avaient envie de prendre en charge en commun une patientèle. Historiquement, la FFMPS promouvait l’exercice pluriprofessionnel coordonné à travers les maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) qui regroupent aujourd’hui en moyenne 15 à 20 professionnels. Quand on parle de maisons de santé, on a tout de suite l’idée d’un lieu géographique ou d’une construction. Or, en pratique, on s’aperçoit que beaucoup n’ont pas de point architectural unificateur, car certaines sont des maisons multi-sites qui regroupent jusqu’à une soixantaine de professionnels sur un territoire. A l’image de celles qui intègrent des pharmaciens. Or, les pharmaciens ne sont pas forcément dans les « murs » propres à l’équipe.

Au début, nous étions des personnes un peu novatrices

 

WUD. Qu’est-ce qui anime aujourd’hui la FFMPS ?

PG. Ce qui nous anime, c’est toujours le côté précurseur, mais aussi l’organisation des soins et des pratiques qui sont pluriprofessionnelles. On peut travailler autour de protocoles, de réunions de concertation de professionnels, de situations cliniques ou, par exemple, de la démarche qualité. Ces problématiques font vraiment partie de notre ADN et de nos valeurs. Il y a à la fois la prise en charge de nos patients en tête à tête par des médecins, kinés ou infirmiers. Mais il y a aussi le regard croisé autour de situations cliniques qui constitue la valeur ajoutée du travail en équipe. L’autre dimension de notre travail, ce sont les projets collectifs, autour de prises en charge spécifiques, d’actions de prévention, de santé publique… Il s’agit de la prise en charge continue d’un patient autour d’un parcours de soins, quand par exemple il est atteint d’une pathologie chronique. La prise en charge de soins primaires fait partie des pratiques quotidiennes de nos professionnels de santé : médecins, infirmiers, podologues, kinés…
 

WUD. Quelle est la raison d’être des équipes de soins primaires (ESP), comme par exemple les MSP ?

PG. Avec le vieillissement de la population, mais aussi le développement des pathologies chroniques et des situations de précarité, prendre en charge tout seul un patient dans la continuité, tout au long de l’année, devient mission impossible. D’autant plus qu’il y a aussi la prise en charge des soins non programmés, qu’il faut se libérer du temps pour se former, sans oublier de partir en vacances… Nous avons besoin des complémentarités des uns et des autres, de créer une équipe pour assurer la continuité de la prise en charge d’un patient. Le travail en équipe permet à des professionnels, qui sont parfois sous tension et confrontés à une forte demande, de mieux y répondre, car on s’organise mieux pour répondre à cette demande. Les ESP sont donc une nécessité en termes de prise en charge des patients, mais cela rejoint aussi la nécessité d’un accès aux soins renforcé. D’ailleurs, les MSP ont souvent été présentées comme l’une des solutions pour résoudre les problèmes d’accès aux soins dans les zones de désertification médicale.

L’objectif des 2 000 MSP sera atteint en 2022

 

WUD. Le gouvernement a annoncé l’objectif de 2 000 MSP en 2022…

PG. L’objectif des 2 000 maisons de santé sera atteint en 2022, c’est une certitude. Nous en sommes aujourd’hui à 1 200 MSP en fonctionnement, et 400 projets de maisons de santé ont été déposés au niveau des ARS. Mais s’il y en a 3 000 en 2022, on sera encore plus content. Enfin, ce qui nous importe, ce n’est pas de créer des MSP pour créer des MSP. Il faut surtout que cela soit des maisons de santé qui tournent autour d’un projet de santé collectif porté par des professionnels de santé. Il y a vraiment l’idée de travailler ensemble pour prendre en charge collectivement des patients, une patientèle, voire la population d’un territoire. C’est donc un projet collectif avant d’être un projet de regroupement physique architectural, avec l’objectif de mieux prendre en charge les patients, de répondre à des soins non programmés, à des enjeux de prévention ou d’éducation à la santé. Et puis, naturellement, répondre à des soins de base fait aussi partie de nos missions.
 

WUD. Quel est le bilan des maisons de santé en termes de prise en charge ou d’accès aux soins par exemple ?

PG. Un rapport de l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes) publié il y a quelques années montrait notamment que les maisons de santé permettent aux professionnels de santé de mieux supporter les problématiques de démographie médicale car l’offre de soins est consolidée. L’Irdes a aussi montré qu’il y avait moins de burn-out et moins de dévissages de plaques dans les zones où il y avait des maisons des santé. Ces zones deviennent plus attractives pour les professionnels de santé. On observe en général un maintien des effectifs médicaux dans les zones rurales, et plutôt un accroissement des effectifs médicaux dans les zones semi-urbaines. Pour résumer : les MSP limitent la casse en zone rurale et améliorent plutôt la situation dans les zones semi-urbaines ou urbaines. On constate aussi un renforcement de l’activité infirmière et un peu moins de passage aux urgences, parce que les équipes essayent de s’organiser pour prendre en charge les soins non programmés. C’est plus facile d’organiser la continuité des soins quand on travaille en équipe. Et puis, dans les zones où il y a des maisons de santé, on constate que la population a un peu moins recours aux spécialistes, car, au sein de ces équipes, il y a des médecins ou des paramédicaux qui ont développé eux-mêmes des spécialités de prise en charge. Certains médecins vont par exemple s’orienter vers l’éducation thérapeutique, d’autres vers la gynécologie, la nutrition, les soins palliatifs ou la gériatrie. Donc il y a une espèce de complémentarité qui s’organise, au vu des formations de chacun, mais qui sont dans l’intérêt de l’équipe. Il y a donc un partage de patientèle entre les professionnels de santé qui s’équilibre, avec une acquisition de compétences au service du collectif.

L’exercice isolé, ça peut faire peur 

 

WUD. Est-ce que les MSP attirent aujourd’hui de plus en plus les jeunes médecins ?

PG. Les jeunes médecins et les jeunes professionnels de santé vont plutôt aujourd’hui vers des structures d’exercice regroupé plutôt que vers l’exercice isolé. Ils ont une forte appétence pour le travail en équipe. Ils ont été formés à l’hôpital et savent ce que peut apporter une équipe. L’exercice isolé, ça peut faire peur. Par contre, le fait de travailler avec ses pairs et en « pluridisciplinarité » offre des opportunités intéressantes, non seulement pour tenir le coup, mais aussi pour faire des choses intéressantes, variées, nouvelles avec d’autres professionnels. On dit souvent que les jeunes médecins veulent exercer en salariat, mais cela dépend de ce qu’on leur propose. Or, l’exercice collectif, ce n’est pas un statut que l’on propose, c’est une modalité de l’exercice, c’est-à-dire travailler en équipe, et c’est cela qui les intéresse vraiment. Mais ce n’est pas propre aux médecins, c’est aussi valable pour le personnel paramédical qui est aussi à la recherche de l’énergie du collectif.

Les jeunes médecins et les jeunes professionnels de santé vont plutôt aujourd’hui vers des structures d’exercice regroupé

WUD. Quelles étaient les thématiques des 8ème journées nationales de la FFMPS qui se sont tenues le 29 et 30 mars derniers ?

PG. Il y avait une thématique centrale : l’exercice pluriprofessionnel. La pluriprofessionalité nous interroge et permet de mieux nous connaître. Cela a été décliné en une trentaine d’ateliers : comment on fait du pluriprofessionnel avec des systèmes d’informations, comment on améliore la qualité avec le pluriprofessionnel, comment on fait des programmes de recherche, comment on se forme avec le pluriprofessionnel, en formation initiale comme en formation continue… C’est un vrai challenge. Jusqu’à la récente réforme des études de santé, les études médicales étaient très monoprofessionnelles. Or, c’est l’exercice en interprofessionel qui est promis de plus en plus en maisons de santé. Nous avons donc travaillé en atelier sur la manière dont on pouvait améliorer cette formation pour travailler en pluriprofessionnel et interprofessionnel. À titre d’exemple, les formations continues sont souvent des formations monoprofessionnelles pour pouvoir être indemnisées dans le cadre du développement professionnel continu (DPC). Or, nous avons de plus en plus besoin de formations pluriprofessionnelles, donc il faut peut-être réfléchir sur le contenu et la forme d’indemnisation des professionnels qui participent à ces formations pluriprofessionnelles. Pour l’instant, c’est encore trop monoprofessionnel.
 
WUD. Quelles autres thématiques ont été explorées durant les 8es journées nationales de la FFMPS ?
PG. Nous avons parlé des nouveaux métiers qui arrivent ou qui émergent, comme par exemple, les assistants médicaux. Dans le cadre d’une maison de santé, est-ce que nous aurons simplement besoin d’un assistant pour les médecins ou est-ce que c’est plutôt quelqu’un qui va être un assistant de toute l’équipe, pour la bonne et simple raison que de plus en plus de prises en charge sont pluriprofessionnelles. On a aussi discuté de l’intégration des infirmiers en pratique avancée (IPA), qui sont un métier intermédiaire, à cheval entre le médecin et l’infirmier. Quant à la polémique de la prescription des pharmaciens autorisés à délivrer des médicaments sans ordonnance et à prescrire certains vaccins, elle nous pose beaucoup moins de problèmes. Pourquoi ? Parce que plusieurs pharmaciens font partie de nos équipes. Dès qu’il y a un protocole de coopération, les pharmaciens, mais aussi les généralistes ou les infirmiers sont impliqués. La qualité et la sécurité des soins des patients sont garantis car cela se fait dans le cadre d'un protocole qui a été validé par l’ensemble de l’équipe.

Agnès Buzyn nous assurés de son soutien

 

WUD. Quel bilan tirez-vous des 8es journées nationales de la FFMPS ?

PG. Tout d’abord, nous étions cette année 1 200 congressistes, contre 1 000 l'année dernière. Le nombre de participants augmente tous les ans, avec une représentation qui est largement pluriprofessionelle. Cela se fait parallèlement à la montée en charge des maisons de santé. Ce n’était pas des journées du médecin, mais des journées du pluriprofessionnel. Toutes les professions étaient représentées (médecins, infirmiers, pharmaciens, kinés, podologues…), y compris les coordinateurs des maisons de santé. Nous avons reçu également un petit message vidéo d’Agnès Buzyn qui nous assurés de son soutien. La place de la maison de santé a bien été confirmée. C’est un mouvement qui est dans l’ère du temps et correspond aux choix actuels des professionnels. Nicolas Revel, le directeur de la Caisse nationale de l'assurance maladie des travailleurs salariés (Cnamts) était aussi présent. Il nous a dit qu’il était plutôt favorable à l’ouverture de nouvelles négociations autour de l’évolution de l’accord conventionnel qui finance les structures de MSP. On pourrait par exemple imaginer la création de nouvelles options pour valoriser les équipes qui accueilleraient des IPA et il serait prêt à s’engager dans une démarche qualité. Nous avons aussi abordé la notion du calcul des enveloppes qui sont allouées aux équipes, pas simplement sur la base de la patientèle médecins, mais aussi sur la base de la patientèle de l’équipe traitante. Donc ce sont des évolutions qui sont intéressantes pour nous car on reconnait la dimension pluriprofessionelle des équipes.
 

WUD. Quelles sont les problématiques et les difficultés qui reviennent régulièrement dans l’exercice pluriprofessionnel coordonné en soins primaires ?

PG. Ce sont souvent des problématiques qui sont liées au fonctionnement des équipes. C’est très enrichissant de travailler en équipe, mais il y aussi des problématiques propres au collectif. Il faut que chacun trouve sa place dans l’équipe. Donc, le management de l’équipe doit être plus organisé, plus abouti. Ce sont aussi les difficultés d’un mouvement jeune. Quand on regarde le monde de l’entreprise, les problématiques de leardership et de management sont souvent remises en question et ont beaucoup évolué ces dernières années. Nous devons aussi obligatoirement faire évoluer le management pour que les équipes continuent à se développer et se multiplier.
 

On n’a pas le choix, on est obligés de travailler en équipe

WUD. A quoi ressemblera l’avenir de l’exercice pluriprofessionnel coordonné ?

PG. L’avenir est lié à la volonté des nouvelles générations de travailler autrement, de travailler en équipe entre professionnels de la même profession, mais aussi entre professionnels de professions différentes. Mais j’ai envie de dire que les choses sont faites. Le nombre de maisons de santé et d’équipes de soins primaires va forcément augmenter car c‘est une volonté des professionnels de travailler de la sorte. Mais c’est aussi une volonté profonde qui correspond à la nécessité de prendre en charge de nouvelles pathologies et le vieillissement de la population. On n’a pas le choix, on est obligés de travailler en équipe. C’est une nécessité, mais c’est aussi une belle opportunité de développement de la prise en charge, et cela permettra aussi de faire évoluer la vision que les professionnels ont de leur profession.
 

WUD. Quid des maisons de santé à l’étranger ?

PG. Certains pays sont plus en avance que nous sur ces questions. Par exemple, il y a beaucoup plus de maisons de santé en Belgique. Les Canadiens sont aussi dans cette dynamique de maison de santé communautaires. C’est vraiment un mouvement de fond. Résultats ? Il n’y a quasi plus d’exercice isolé là-bas, c’est devenu très minoritaire. Donc c’est positif pour tous les professionnels de santé car c'est un enrichissement des pratiques, sans oublier la force du collectif. Les médecins vont naturellement y trouver leurs comptes, mais aussi les autres professionnels de santé. Et bien sûr, les patients et les usagers. Nous avons reçu beaucoup de témoignages d’usagers durant ces deux journées. Ils souhaitent être pris en charge en équipe parce que cela leur assure un regard croisé qui enrichit le regard qu’on a sur eux, mais aussi des prises en charge continues et de qualité.
 

Portrait de Julien Moschetti

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