La suppression de l'AME serait un « non sens du point de vue de la santé publique »

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La proposition de réforme de l'aide médicale d’État (AME) pour les sans-papiers, portée par la droite et qui fracture la majorité, continue de faire réagir les soignants qui s'inquiètent des conséquences qu'elle induirait en termes de santé publique, à l'approche d'un débat brûlant au Sénat.

La suppression de l'AME serait un « non sens du point de vue de la santé publique »

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Cible historique de la droite et de l'extrême droite, le dispositif couvre à 100% les frais de santé des étrangers présents sur le sol français depuis au moins trois mois.

Ses détracteurs l'accusent de générer un "appel d'air" pour l'immigration clandestine et de coûter "trop cher", actuellement 1,2 milliard d'euros annuels pour 400 000 bénéficiaires.

La polémique a été relancée au printemps, par un amendement sénatorial au projet de loi immigration.

En l'état actuel du texte, examiné lundi au Sénat, l'AME serait supprimée au profit d'une "aide médicale d'urgence". Le panier de soins, réduit et aux contours flous, inclurait "le traitement des maladies graves et douleurs aigües", "les vaccinations réglementaires" et "soins liés à la grossesse".

Le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, s'y est dit favorable, s'attirant les foudres d'une partie de la majorité.

Auditionné au Sénat, le ministre de la Santé, Aurélien Rousseau, a lui défendu un "dispositif de santé publique", dont la suppression risque d'entraîner "le déversement sur l'hôpital de tous les soins urgents" et la "diffusion" de maladies infectieuses comme la tuberculose.

Des risques de transmission augmentés

Plus de 3 000 soignants, dont la prix Nobel de médecine Françoise Barré-Sinoussi, sont montés au créneau, via une tribune dans le journal Le Monde jeudi. L'AME est "un outil de lutte contre les exclusions", utilisé majoritairement par des gens ayant "fui la misère, l'insécurité" ou migré pour "raisons familiales", plaident-ils.

Sans AME, ils "ne pourront plus consulter dans le cadre de soins primaires, auprès des médecins généralistes", déplore Nicolas Vignier, infectiologue à l'hôpital Avicenne (Seine-Saint-Denis) et chercheur.

"Leurs premiers motifs de consultation, c'est souvent des viroses, problèmes dermatologiques, des troubles gastro-intestinaux, etc." qui peuvent entraîner des complications, mais sont aussi pour les généralistes l'occasion de "prévenir et diagnostiquer des maladies chroniques, des infections", explique-t-il.

Diabète, cancer, infection à l'hépatite B, VIH... Beaucoup de pathologies potentiellement graves, "évoluent à bas bruit" mais "sont bien prises en charge avec un diagnostic précoce", rappelle le Pr Vignier. "Certaines sont transmissibles. Il y a donc un intérêt pour la population générale à ce que l'accès aux soins soit garanti pour tous".

Un amendement « flou » et « déconnecté »

"Eloignées du soin, ces personnes se présenteront un jour en état grave aux urgences ou dans les permanences d'accès aux soins, déjà débordées", prévient le praticien.

"Les hospitalisations seront plus longues, plus fréquentes. C'est un non-sens du point de vue de la santé publique, mais aussi économique, car ça coûte beaucoup plus cher de soigner un patient à l'état très dégradé".

Cheffe du SAMU en Seine-Saint-Denis, Anne-Laure Feral-Pierssens voit régulièrement "des malades avec un diabète décompensé, des plaies surinfectées, un infarctus suite à une maladie cardio-vasculaire non dépistée".

"Tous les jours", elle informe des patients qu'ils ont droit à l'AME. Selon la dernière étude nationale, en 2019, un sans-papiers sur deux n'y a pas recours.

Pour la Pr Feral-Pierssens, l'amendement porté par la droite est "flou" et "déconnecté", alors que soignants et administrations peinent déjà à s'accorder sur "ce qui relève des soins urgents".

"Heureusement, on les soigne. Aucun médecin, en France, ne refusera l'entrée à un patient très malade", souligne Rémi Salomon, président de la conférence des présidents de commission médicale d'établissement (CME) des centres hospitaliers universitaires.

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Pour "réinterroger le dispositif", la Première ministre Élisabeth Borne a lancé une mission. Le rapport définitif est attendu le 2 décembre mais un pré-rapport remis jeudi à Matignon suggère qu'"il y a des modifications à apporter" à l'AME, selon le ministère de l'Intérieur.

"Des choses peuvent être ajustées", mais l'AME "est nécessaire pour notre pays", a pour sa part estimé vendredi sur BFMTV le porte-parole du gouvernement Olivier Véran, également médecin.

Avec AFP

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