La grossesse modifie le cerveau, et nous commençons tout juste à comprendre pourquoi

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La grossesse modifie le cerveau plus profondément que ce que les scientifiques imaginaient jusqu’à présent. Des données majeures issues de plusieurs études récentes permettent de décrypter les processus à l’œuvre au niveau de différentes aires cérébrales quand la femme est enceinte, mais aussi après l’accouchement.

La grossesse modifie le cerveau, et nous commençons tout juste à comprendre pourquoi

© iStock

Chaque année, des millions de femmes vivent une grossesse, mais la science commence seulement à s’intéresser à ses effets sur le cerveau – l’organe qui subit sans doute la transformation la plus remarquable. Au cours de la dernière décennie, un petit groupe de scientifiques en Espagne et aux Pays-Bas a cartographié ces changements avec un niveau de détail sans précédent.

Les chercheurs ont réalisé cinq scanners cérébraux sur 127 femmes qui devenaient mères pour la première fois : une fois avant la conception, deux fois pendant la grossesse, et de nouveau une fois un mois et six mois après l’accouchement. Il s’agit de la plus grande étude de ce type jamais réalisée.

Des changements fondamentalement biologiques

Les études d’imagerie cérébrale qui suivent les mêmes personnes tout au long de la grossesse – avec des examens effectués avant la conception et après la naissance – sont extrêmement difficiles à mener. Les chercheurs doivent identifier les femmes qui envisagent de concevoir, commencer les examens avant le début de la grossesse, puis les suivre tout au long de ces mois marqués par des bouleversements physiologiques.

Une étude phare publiée en 2017 dans Nature Neuroscience a démontré pour la première fois que la grossesse modifie la structure du cerveau, mais elle incluait 25 femmes qui devenaient mères pour la première fois. La nouvelle étude porte sur plus de cinq fois ce nombre. C’est un bond en avant considérable.

Les résultats obtenus à partir des examens cérébraux de ces 127 femmes étaient cohérents et frappants. La matière grise – la partie du cerveau riche en cellules nerveuses – a diminué de près de 5 % dans plusieurs régions impliquées dans les émotions, l’empathie et la perception sociale au cours de la grossesse, en atteignant son niveau le plus bas au cours des dernières semaines précédant la naissance.

« J’aime utiliser la métaphore de la taille d’un arbre, a récemment déclaré à la BBC la professeure Susana Carmona, coautrice principale de l’étude. Certaines branches sont coupées pour permettre à l’arbre de pousser plus efficacement. »

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/comment-se-construit-vraiment-le-cerveau-du-foetus-ladulte-des-scientifiques-sont-sur-le

Après l’accouchement, le volume a commencé à se reconstituer, atteignant environ 3,4 % six mois après la naissance. Cette évolution a été observée sur la quasi-totalité de la surface du cerveau et a concerné toutes les femmes participant à l’étude, sans exception.

Il est important de noter que cette tendance ne s’est pas manifestée chez les femmes qui sont devenues mères au cours de la période étudiée sans avoir elles-mêmes vécu une grossesse – par exemple, les partenaires de même sexe qui élevaient ensemble un nouveau-né mais qui n’avaient pas porté l’enfant. Cela suggère que les changements cérébraux observés sont dus à la biologie de la grossesse elle-même, plutôt qu’à la simple anticipation du fait de devenir parent.

Les chercheurs ont également mesuré les taux d’hormones et ont constaté que deux formes d’œstrogènes suivaient de près les modifications cérébrales. Leur taux augmentait à mesure que le volume de matière grise diminuait, puis déclinait fortement après la naissance, au moment de l’expulsion du placenta.

Ce lien entre les hormones et la structure cérébrale fait le lien entre des décennies de recherches menées sur des souris, chez qui il a été décrit depuis longtemps que l’augmentation des taux d’hormones pendant la grossesse modifie le fonctionnement du cerveau maternel et déclenche des comportements protecteurs.

Le volume de matière grise se reconstitue-t-il un jour complètement ?

Dans leur étude la plus récente, les chercheurs ont constaté qu’à six mois, la régénération de la matière grise se poursuivait. Une étude antérieure menée par le même groupe de recherche, au cours de laquelle des mères ont été suivies pendant six ans après leur accouchement, a révélé que les modifications cérébrales restaient détectables et permettaient toujours de prédire la proximité des relations entre les mères et leurs enfants.

Cette étude a permis d’identifier correctement, sur la seule base d’examens d’imagerie cérébrale, les femmes qui avaient été enceintes, avec une précision de plus de 90 %, même six ans après l’accouchement. Loin d’être un bouleversement temporaire, la grossesse semble laisser une empreinte durable.

Une étude néerlandaise publiée en 2026 a approfondi ces résultats en portant son attention sur des femmes au cours d’une deuxième grossesse. Les modifications cérébrales se sont reproduites, mais selon un schéma différent.

Les régions du cerveau qui avaient subi les transformations les plus marquantes lors d’une première grossesse – celles impliquées dans la conscience de soi et la perception des émotions d’autrui – n’ont présenté que des changements relativement modestes lors de la deuxième grossesse, comme si la transformation initiale avait déjà eu lieu. En revanche, les zones impliquées dans l’attention et la réactivité au monde extérieur ont été plus fortement affectées, ce qui reflète peut-être les exigences supplémentaires liées à la prise en charge d’un premier enfant pendant la grossesse.

Scans de cerveaux humains
Au bout de six mois, la régénération de la matière grise s’est poursuivie. Elif Bayraktar/Shutterstock

Ce qui ressort le plus clairement de l’ensemble de ces recherches est le fait que les régions qui connaissent les transformations les plus importantes sont les régions impliquées dans la compréhension des autres : l’interprétation des intentions, l’empathie et la reconnaissance des signaux. Une étude d’imagerie publiée dans Nature Neuroscience en 2024 a examiné une femme à 26 reprises, depuis avant la conception jusqu’à deux ans après l’accouchement, ce qui a permis de fournir une cartographie sans précédent des changements qui se produisent dans un cerveau tout au long de la grossesse – une ressource désormais librement accessible à d’autres chercheurs.

Comparaison avec le cerveau des adolescents

La comparaison avec le cerveau des adolescents est le fil conducteur de tous ces travaux. Quand les chercheurs ont directement comparé les modifications cérébrales liées à la grossesse avec celles qui se produisent durant l’adolescence – une autre étape de la vie caractérisée par une poussée d’hormones sexuelles et un profond changement comportemental –, les schémas du changement se sont révélés presque identiques. Ont été observés le même amincissement du cortex, le même aplatissement des sillons à la surface du cerveau, le même taux de variation du volume cérébral chaque mois.

Si l’adolescence remodèle le cerveau pour le préparer à la vie sociale adulte, les données disponibles aujourd’hui disponibles suggèrent que la grossesse le remodèle à nouveau – de manière plus spécifique, plus profonde – pour le préparer à une tâche encore plus exigeante : s’occuper d’un nourrisson.

Il reste à comprendre ce que ces changements impliquent au niveau des cellules et des circuits, comment ils s’inscrivent dans le contexte de près d’une femme sur cinq qui souffre de dépression au moment de l’accouchement, et si les écarts par rapport au schéma habituel rendent les femmes plus vulnérables ou plus résilientes. Les outils permettant de commencer à répondre à ces questions existent désormais. Pour la première fois, nous disposons d’une carte.The Conversation

Birgit Derntl, Full Professor, Women's Mental Health and Brain Function, University of Tübingen; Ann-Christin S. Kimmig, Postdoc Researcher, Women’s Mental Health and Brain Function group, University of Tübingen et Franziska Weinmar, PhD Candidate, Women's Mental Health & Brain Function, University of Tübingen
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.
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