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Avec ce magnifique portrait qui échappe à la binarité catégorielle des losers et des winners, Josh Safdie impressionne dans sa capacité à illustrer et analyser l’impact de la rencontre entre un moment, un environnement - à l’atmosphère admirablement restituée - et un individu - auquel Timothée Chalamet prête une humanité et une crédibilité de chaque instant, même dans les péripéties les plus improbables.
La débrouille comme sport de combat
Voici un film lancé à cent à l'heure dès les premières secondes et dont le rythme infernal ne faiblira pas pendant près de deux heures trente, tout comme on ne lâchera pas des basques le jeune Marty, à la fois archétype et anti-héros américain, irrésistible et horripilant, qui ne cessera de courir après un but moins clair qu'il n'y paraît, constamment perçu comme dérisoire autant qu'essentiel. À l'image de la vie ? Sauf qu'il s'agirait ici plutôt de survie, piste sur laquelle nous met d'emblée Josh Safdie, un p... de réal' comme le cinéma ne nous en avait pas donné depuis longtemps, qui insère dans son récit échevelé un flash-back ahurissant dans lequel un coéquipier pongiste de Marty alors en camp de concentration - interprété par Géza Röhrig, le Saul du film de László Nemes - saute sur une occasion inattendue pour faire gagner quelques instants de vie à ses compagnons déportés.
Marty Supreme est ainsi une éloge à la débrouille, celle qui se joue de ce qui semble écrit, élevée au rang d’art voire de génie, lui confèrant ainsi, par le biais de la métaphore, une dimension universelle. Une débrouille qui consiste surtout dans le fait d'éviter ou de surmonter l'obstacle que l'on vient de provoquer par ses propres emportements et maladresses, l'accomplissement se dérobant constamment, remis à plus tard, jamais perdu de vue pour autant. Une stratégie d'hyperactif, le canevas du film reposant presque exclusivement sur une succession souvent syncopée de péripéties et d'emmerdes à résoudre, de coups de bluff répondant à des ultimatums, comme une partie de ping-pong qui n'en finit pas, alors que l'on se persuade de son achèvement à chaque nouveau coup de raquette. Une stratégie de survie qui se confronte également au risque de la stérilité...
Renaître de sa propre fuite
Marty va pourtant finir par accomplir quelque chose, à laquelle il ne s'attendait peut-être pas, et se sortir d'une boucle qu'il croyait émancipatrice, se replaçant dans un cycle de vie et de transmission, comme nous l'annonce malicieusement le générique et nous le confirme l'émotion conclusive qui l'étreint, au diapason du spectateur. Sous son apparente vitesse, la narration s'étire et se calque sur la durée d'une grossesse. Un destin individuel en gestation qui embrasse et sublime celui d'une diaspora dont le réalisateur célèbre la persévérance et la pulsion de vie, pourtant tout juste sortie d'une parenthèse de mort et d'un projet exterminateur, au sein d'une city où cohabitent des microcosmes que tout semble opposer mais que sépare l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette, se percutant ponctuellement ou se rejoignant en coulisses par l'entremise de la truanderie.
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À l'aise dans les palaces comme les cloaques, Marty survole tous ces univers avec son physique de fil de fer et son aplomb de tous les diables, tout comme Safdie fait des bonds dans l'espace-temps et se joue des époques en osant coller une B.O. eighties particulièrement calibrée à une décennie pourtant méticuleusement reconstituée. L'un comme l'autre ne semblent avoir cure de la véracité, lui préférant la vraisemblance, tant que le geste et beau et que clair est le cap. Ils inventent et déroulent leur propre mythologie, la privilégiant à l’Histoire, mais peut-être aussi pour mieux en cerner ses enjeux. Sous ses aspects fétichistes, Marty Supreme est un film universel et intemporel, célébrant les ressources inépuisables de l'humain, mais recelant également une vision fantasmée et nostalgique de la vitesse qui, en nos temps confus, a perdu de sa dimension de rage de vivre et de chaos organisateur. Un film de ceux, enfin, que l’on a envie de garder longtemps en soi pour préserver l’amour qu’on leur porte aussitôt.