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What’s up Doc : Pouvez-vous me donner votre définition de la médecine de genre ?
J.M. : La médecine de genre prend systématiquement en compte le sexe biologique (« sex ») et le genre socioculturel (« gender ») dans la prévention, le diagnostic, le traitement et la recherche.
Historiquement, le « prototype masculin » a été utilisé comme norme. Dès 1991, Bernadine Healy décrivait ce qu’on appelle le syndrome de Yentl : les femmes n’étaient traitées de manière adéquate que lorsque leurs symptômes correspondaient à ceux des hommes. Cette façon de penser perdure encore aujourd’hui, notamment dans les populations étudiées, les recommandations et les structures de soins.
Concrètement, cela signifie que les symptômes et les effets des médicaments peuvent varier. Les effets secondaires aussi peuvent être spécifiques au genre. L’infarctus du myocarde en est un exemple classique : une pression ou des douleurs thoraciques constituent le symptôme le plus fréquent chez les hommes comme chez les femmes, mais les femmes signalent plus souvent des nausées, des douleurs au dos, à la nuque ou à la mâchoire, ou encore une fatigue prononcée. Si ces différences ne sont pas suffisamment prises en compte, cela peut entraîner un retard dans le diagnostic et le traitement.
De plus, le genre socioculturel peut également influencer l'évolution de la maladie et la prise en charge. Les femmes, par exemple, ont moins souvent recours à la réadaptation cardiaque après un accident cardiaque. Cela peut s'expliquer, entre autres, par les tâches de soins ou un statut socio-économique défavorisé. La médecine de genre implique donc de prendre systématiquement en compte les facteurs d’influence biologiques et psychosociaux afin d’identifier les disparités en matière de soins et de les réduire sur la base de données probantes.
Quelle est votre spécialité médicale d’origine et pourquoi vous être intéressée à la médecine de genre ?
J.M. : Je suis médecin spécialiste en médecine interne générale. J'ai fait mes études de médecine et obtenu mon doctorat à l'Université de Berne. Sur le plan clinique, j'ai exercé pendant de nombreuses années à l'Inselspital de Berne. J'ai suivi un CAS en médecine spécifique au sexe et au genre aux universités de Berne et de Zurich, et j'ai récemment obtenu un master en épidémiologie à la London School of Hygiene & Tropical Medicine. J'ai également effectué un post-doctorat au Karolinska Institutet de Stockholm. Je suis actuellement chercheuse à la chaire de médecine de genre de l'Université de Zurich et chercheuse adjointe à l'Institut de médecine générale de Berne.
C'est mon activité clinique qui a directement éveillé mon intérêt pour la médecine de genre. Au quotidien, j’ai régulièrement été confrontée à des situations où j’ai remarqué des différences liées au genre dans le diagnostic, le traitement et les données issues des études. J’ai par exemple observé que les femmes sous bêtabloquant souffraient plus souvent d’effets secondaires tels que des vertiges et, par conséquent, faisaient davantage de chutes. Par ailleurs, les femmes sont souvent sous-représentées dans les études cardiovasculaires, alors que les maladies cardiovasculaires constituent également la première cause de décès chez elles.
À l'inverse, l'ostéoporose fait principalement l'objet d'études chez les femmes ménopausées, tandis que les hommes sont nettement moins souvent inclus dans les études, bien qu'environ un homme sur 15 à 20 soit également concerné.
De même, si les femmes sont majoritaires dans les études de médecine, elles sont fortement sous-représentées aux postes de direction et dans la médecine universitaire. Des études montrent que des équipes de recherche et de direction diversifiées développent des questions plus larges et favorisent des protocoles d’étude plus nuancés.
« Parmi les avantages évidents pour le système de santé, on peut parler de diagnostics plus précis, car les différences entre les profils de symptômes chez les femmes et chez les hommes sont mieux identifiées et les retards évités. »
À quoi ressemble votre exercice au quotidien ?
J.M. : Dans le domaine de la recherche, je réalise des analyses épidémiologiques à partir de données de cohortes, et je mène des projets d'études cliniques. J'écris régulièrement des articles pour des revues ou donne des conférences lors de congrès destinés à des médecins de différentes spécialités. Je suis également invitée pour répondre à des demandes spécifiques (par exemple de la part d'entreprises ou de banques) ainsi que pour des événements publics et des formats destinés au grand public, notamment auprès d'associations de femmes.
Dans le domaine de l'enseignement, je donne des cours sur la médecine de genre et sur les questions de carrière et de structure en médecine, et je supervise des mémoires de master et des thèses de doctorat.
Je suis également cofondatrice et présidente de la Swiss Society for Gender Health.
En France, la médecine de genre est peu développée. Que peut-elle apporter à notre système de santé ?
J.M. : Parmi les avantages évidents pour le système de santé, on peut parler de diagnostics plus précis, car les différences entre les profils de symptômes chez les femmes et chez les hommes sont mieux identifiées et les retards évités.
L'administration des médicaments gagne également en sécurité : les différences spécifiques au sexe en matière de concentrations thérapeutiques et d'effets secondaires permettent d'ajuster les posologies de manière ciblée et peuvent ainsi améliorer les résultats thérapeutiques.
La prévention peut également être mieux ciblée. Dans l'ensemble, cela peut contribuer à des soins plus précis et, en même temps, plus efficaces sur le plan économique.
Vous conduisez des travaux de recherche, pouvez-vous m'en parler ?
J.M. : Mes recherches portent sur les maladies cardiovasculaires ainsi que sur le bien-être et les parcours professionnels des médecins, en tenant compte dans chaque cas des différences liées au genre.
Par exemple, dans le cas de la fibrillation auriculaire, nos analyses ont confirmé la sécurité des doses standard de bêtabloquants et d'inhibiteurs du système rénine-angiotensine chez les femmes et les hommes en ce qui concerne les événements cardiovasculaires graves, contrairement aux études menées sur l'insuffisance cardiaque.
Aussi, nous avons pu montrer que les effets secondaires de la vaccination contre la Covid-19 chez les jeunes enfants diffèrent selon le sexe : les filles présentaient plus souvent des réactions locales ou des symptômes généraux que les garçons.
Par ailleurs, j’étudie les parcours professionnels et l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée des médecins en Suisse. Nos études montrent que les femmes et les hommes ont des ambitions de direction similaires au début de leur carrière, mais que celles-ci diminuent chez les femmes à mesure que leur expérience professionnelle s’accroît, par rapport aux hommes. Les femmes ayant des ambitions professionnelles plus élevées sont plus souvent confrontées à la discrimination de genre ou à des jugements négatifs de la part de leurs supérieurs concernant leur rôle parental. Les femmes médecins rapportent qu’elles ont en moyenne moins d’enfants que leurs collègues masculins et rencontrent nettement plus souvent des difficultés de fertilité que la population générale.
« Mes recherches portent sur les maladies cardiovasculaires ainsi que sur le bien-être et les parcours professionnels des médecins, en tenant compte dans chaque cas des différences liées au genre. »
Comment un médecin souhaitant s’informer davantage sur la médecine de genre peut-il faire ?
J.M. : Il peut venir nous rencontrer le 26 et 27 octobre 2026 ! Nous organisons pour la seconde fois le Swiss Gender Medicine Symposium à Berne.
Ce forum interdisciplinaire rassemble des experts internationaux issus de la médecine, de la recherche et de la politique de santé afin de présenter et de discuter des connaissances et des développements actuels en médecine de genre.
Vous trouverez plus d'informations sur notre site.