Dr César Pierre Castagné, psychiatre et auteur : « Je montre avec la saga Harry Potter, qu'on peut obtenir des résultats thérapeutiques avec des outils baignant dans l'univers culturel de nos patients »

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Dr César Pierre Castagné est psychiatre, spécialisé en psychogénéalogie, onirologie et psychologie culturelle. Il a écrit La face cachée d’Harry Potter en s’inspirant des « cultural studies » américaines, il propose une analyse « de l’autre côté du miroir » de la célèbre saga…

Dr César Pierre Castagné, psychiatre et auteur : « Je montre avec la saga Harry Potter, qu'on peut obtenir des résultats thérapeutiques avec des outils baignant dans l'univers culturel de nos patients »

What's up Doc : Pourquoi avoir choisi d’écrire sur la saga Harry Potter ?

Dr César Pierre Castagné : Dans mon exercice, j'utilise comme outil la psychogénéalogie et le transgénérationnel. C'est-à-dire essayer de de rattacher des problématiques individuelles à des problématiques plus larges, au sens familial. Je me suis aussi spécialisé dans l’onirologie (étude des rêves, ndlr) il y a plusieurs années. J’ai constitué une banque de rêves, récupérés auprès de mes patients lorsque je travaillais en clinique, pour donner un sens possible aux images mentales et interprétatives. J’avais fait ce que j’appelle « ma propre clé des songes ».

Puis, j'ai fait basculer cette approche vers des images, non plus mentales, mais relatives aux récits grand public. Cette étude des rêves on peut aussi l’appliquer aux fictions, comme Harry Potter. Dans le fond, cette saga prend place dans un monde onirique, c'est un rêve collectif.

J’ai aussi rencontré un certain nombre de patients qui me semblait plus à l'aise de parler de leur série ou de leur film préféré plutôt que d'eux-mêmes, et Harry Potter en tête de liste ! 

Pour nouer une relation thérapeutique de qualité et équilibrée, je devais essayer de comprendre les références de mes patients afin de parler le même langage qu’eux. 

En m’intéressant à Harry Potter, j'ai découvert un univers très étendu. L'autrice a laissé une indication concernant son ouvrage, une phrase que j'avais relevé : « Il existe un secret dans la saga Harry Potter qui explique tout. » Je me suis pris au jeu et je n’ai pas découvert un secret, mais bien deux.

« Le transgénérationnel a une place centrale dans la saga. On peut dire que Voldemort est en quelque sorte une maladie familiale. »

Quels sont ces secrets découverts ? 

C.P.C. : J'ai découvert un secret dans le monde magique et un dans le monde des Moldus.

Le monde magique s'organise autour d'un personnage trouble qu’est Albus Dumbledore. Pour moi, ce personnage n'est pas aussi sincère et honnête qu'il en a l'air. Il poursuit des buts non avouables et je mets à disposition du lecteur les mécanismes psychologiques qui me semblent être à l'œuvre pour qu'il inverse le cours de l'histoire.

Le secret du monde réel se base sur la relation entre Harry et Dudley. Ils ont bien plus à voir l'un et l'autre qu'ils n'en ont l'air. Harry est l'émanation de Dudley. C’est-à-dire que Dudley crée un « super avatar », son « double imaginaire » pour le protéger et le préserver de la maltraitance qu’il subit. 

Finalement, ça colle assez bien parce que, on le voit particulièrement dans les films, peut-être un peu moins dans les livres, mais Harry vit surtout la nuit. On ne le voit pratiquement jamais de jour. Selon moi, c'est le fruit d'une rêverie.

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/video/la-consult-de-cesar-pierre-castagne-jai-voulu-mettre-en-evidence-le-secret-traumatique-de-la

Certains personnages de la fiction seraient en réalité des allégories, ou des représentations symboliques ?

C.P.C. : L’elfe de maison est la représentation du doudou des enfants. Il est tout abîmé parce qu'on l'a utilisé, il n'a pas de ses vêtements ou alors ils sont usés. Mais il a une fonction protectrice. Le doudou, on ne peut pas s'en passer. D’un autre côté, il est autant aimé que maltraité, comme peut l’être Dobby. On le traîne par terre, on l'oublie, on le récupère.

Aussi, j’ai compris que Lord Voldemort représente le mal en tant que maladie, dépression, mais aussi le tabou, la peur, l'angoisse qui touche une famille et qui s'amplifie de génération en génération, à travers le secret.

Le transgénérationnel a une place centrale dans la saga. On peut dire que Voldemort est en quelque sorte une maladie familiale.

Je comprends également Poudlard comme une représentation du psychisme de notre petit personnage, Harry Potter. La destruction de cet environnement, à la fin de l’histoire, laisse entendre qu’une déflagration s’est produite dans son cerveau, et conséquemment dans le cerveau de Dudley.

Autre épisode qui peut témoigner de cela, lorsque Harry est attaqué par les détraqueurs, cela veut probablement dire que Dudley a fait un épisode grave de souffrance mentale. On peut imaginer une dépression aiguë, un épisode de déréalisation, de bouffées délirantes… Des choses lourdes qui ont pu nécessiter qu’il soit hospitalisé. 

Une chose est sûre, il a honte de sa maladie. La honte est une chose qui revient souvent dans la saga : quand on est malade, on est caché. C'est le cas d'Ariana, la sœur d’Albus Dumbledore.

Par contre, il n’y a aucune résolution apportée dans le récit. On nous indique simplement que les enfants sont capés pour lutter contre la maladie, mais pas pour empêcher qu'elle ne revienne à chaque fois.

Pensez-vous que l'engouement qu'il y a autour d’Harry Potter résulte du fait qu’inconsciemment, on comprend ce double sens qui peut faire écho à notre propre vécu ?

C.P.C. : Les fans de la saga ont peut-être vu en Harry Potter la représentation de leurs propres problématiques. C’est-à-dire devoir réaliser des prodiges pour réussir à porter la souffrance des autres, lutter contre les fantômes familiaux et contre les secrets. C’est une forme d'identification qui se produit chez les lecteurs / spectateurs. 

https://www.whatsupdoc-lemag.fr/article/les-psychiatres-sont-plus-fous-que-leurs-patients-une-idee-qui-prime-encore-dans-le-monde

Cette analyse d’Harry Potter, que peut-elle provoquer chez les lecteurs ?

C.P.C. : Mon livre montre qu'une histoire peut ne pas être celle que l'on pense comprendre. Il permet d’aiguiser son sens critique. 

La souffrance en maladie mentale, c'est souvent une souffrance de représentation. On se raconte des histoires. On « imagine que », on « pense que » … Et parce qu'on pense telle ou telle chose, on souffre. Cela nous inhibe, ça nous empêche d'avancer.

À partir du moment où on aiguise son sens critique, il est possible de comprendre que ce que l’on pense n’est pas forcément la réalité. On peut se dire « si je parviens à voir les choses différemment, je peux réussir à me soigner. »

Pensez-vous que J.K. Rowling était consciente de ce qu’elle écrivait ?

C.P.C. : Pour moi, J.K. Rowling est géniale. Elle a créé un univers qui lui ressemble et qui porte ses propres problématiques familiales avec ses propres références culturelles.

Son récit est tellement architecturé que ce ne peut pas être conscientisé. À mon sens, elle a projeté un univers dont elle-même ignore les déterminants. C'est là que le génie intervient.

« Mon livre peut aussi intéresser ceux qui ne connaissent pas l’œuvre mais qui ont la volonté de se mettre en relation avec des outils thérapeutiques différents. »

La lecture de votre livre, peut-elle être intéressante pour un autre psychiatre ?

C.P.C. : La proposition que je fais, à travers La face cachée d’Harry Potter, vise à montrer qu'on peut obtenir des résultats thérapeutiques avec des outils baignant dans l'univers culturel de nos patients.

Si on prend le soin d'interroger leurs références culturelles et de leur donner un sens, les remettre en perspective, on obtient une meilleure compréhension de leurs problématiques. C’est à ce moment qu'on devient plus performant en tant que soignant afin de les guérir.

Mon livre peut aussi intéresser ceux qui ne connaissent pas l’œuvre mais qui ont la volonté de se mettre en relation avec des outils thérapeutiques différents.

Pensez-vous continuer l’analyse d’œuvres de fiction ?

C.P.C. : C’est dans les tuyaux, que ce soit une œuvre de fiction ou non. Tous récits collectifs qui emportent des problématiques de transmission, avec des référents symboliques et qui sont largement diffusés peuvent être intéressant à analyser. Pour l’instant, j’aimerais travailler autour de la monarchie anglaise.

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